Dès le début, le ton est donné, résolument familier, intimiste : ce ne sera pas une conférence comme les autres. Elle se déroule au théâtre du Casino devant un public original. En haut, les élèves des écoles de Biarritz (avec des classes du lycée Cantau d'Anglet) occupent toute la mezzanine. Nombre d'adultes installés à l'étage au-dessous sont des proches de Léopold Eyharts ou de sa famille, ne serait-ce que par ancien voisinage, car il a passé sa jeunesse à Arcangues où résident toujours ses parents, et il a débuté ses études à Biarritz. A côté de moi, une commerçante de Bayonne me dit s'être déplacée tout exprès pour l'écouter, car ses parents étaient de fidèles clients. Sur l'estrade, devant l'écran géant où figure notre héros dans sa tenue spatiale, se dresse la maquette de la fusée Saturn V réalisée par Jacques Bellay (comédien, metteur en scène et professeur) à l'époque où le premier homme marchait sur la lune et où Léopold commençait à mûrir son rêve d'aller dans l'espace. - Photo : La première image affichée à l'écran pour la conférence. -

Les membres de l'association Astronomie Côte Basque dont il est le parrain s'évertuent depuis des semaines à ce que cette manifestation se déroule dans des conditions optimales, ce qui les a amenés à s'adjoindre comme partenaire la mairie de Biarritz pour offrir à l'astronaute le meilleur accueil. Hervé, le secrétaire de l'association, prend le micro et il évoque d'emblée dans sa présentation son amitié personnelle à l'égard des parents de Léopold dont il est un voisin. Il rapporte surtout l'émotion intense mêlée de terreur de Jeannine Eyharts - assise au premier rang devant l'estrade aux côtés de son mari - lorsqu'elle a assisté au premier envol de son fils en fusée Soyouz vers la station spatiale russe MIR en 1998. Dix ans plus tard, son appréhension est toujours aussi grande lorsque celui-ci prend la navette américaine pour séjourner dans la station spatiale internationale (ISS) en rotation autour de la Terre. Par ce simple témoignage, tous les spectateurs prennent conscience du caractère extraordinairement risqué de cette aventure professionnelle, qui constitue encore aujourd'hui un véritable exploit personnel et collectif. Didier Borotra, le maire de Biarritz, bien sûr présent pour honorer cet hôte d'exception, souligne aussi l'émotion de Jeanine Eyharts dont il a été témoin à Baïkonour (où la température était de -27°C, se rappelle-t-il) et qui ôte à cette entreprise toute la banalité que l'on pourrait attribuer à l'envoi régulier d'êtres humains dans l'espace depuis une quarantaine d'années. - Photo : Maquette de la fusée Saturn V -

De façon un peu anecdotique, le sénateur-maire reçoit des mains de Léopold un maillot du Biarritz Olympique qui a séjourné 48 jours dans la station ISS, parcourant 20 millions de km à 400 km d'altitude et à la vitesse de 28 000 km/h. En échange, il lui offre la médaille d'or de la Ville de Biarritz (*). Hervé, au nom d'Astronomie Côte Basque, récupère aussi le béret basque orné du logo de l'association, assorti d'un certificat qui atteste son parcours dans l'espace. Puis Léopold commence sa conférence en commentant un petit reportage filmé de son travail sur la station spatiale internationale, où il était responsable de l'installation du laboratoire européen Columbus qui a été amené en même temps que lui dans la navette spatiale Atlantis. Ensuite, il répond aux questions du public, en donnant la priorité aux enfants qui disposent de peu de temps et doivent ensuite retourner à l'école. - Photo : Léopold Eyharts et Didier Borotra, maire de Biarritz. -

(*) Ce sceau rond de 62 mm à oreillettes, est plaqué sur un traité conclu par Biarritz en 1351 avec les villes de Flandres (archives du Nord, Chambre des comptes). La légende - sigillum consilii de Beiarriz - est répétée sur les deux faces du sceau. D'un côté, on voit cinq pêcheurs dans une barque ; trois d'entre eux rament, les deux autres s'apprêtent à harponner une baleine. Le revers représente Saint-Martin partageant son manteau. (Saint Martin est le saint patron de Biarritz). On retrouve également cette baleine sur les armes d’Hendaye, Guetaria, Motrico et Ondarroa.

Léopold Eyharts procède directement à l'exposé technique du vol, mais les questions des élèves à la fin permettent de se faire une meilleure idée de ses impressions personnelles. Et tout d'abord, demande Capucine, a-t-il eu peur ? - Non, aucun astronaute n'a peur, sinon il ne partirait pas. Il se prépare pendant très longtemps, s'intéresse à la sécurité de très près. Il éprouve plutôt de la joie, dit-il à Clara, car il a beaucoup attendu ce moment, et beaucoup travaillé dans ce but avant de partir. Le jeudi 7 février 2008, revêtu d'une combinaison spatiale dont l'aspect a été très peu modifié depuis le début des vols habités, il participe à la mission STS-122 qui achemine des membres du 16e équipage de l'ISS à bord de la navette Atlantis. Le départ, prévu pour le 6 décembre 2007, a été retardé à plusieurs reprises en raison d'un problème électrique de la navette, il n'aura donc que 44 jours pour effectuer les tâches qui étaient prévues pour trois mois de séjour. Il n'est pas au poste de pilotage de la navette, qui dispose de hublots et parebrise. Il doit se tasser avec son collègue allemand à l'arrière (en dessous), à l'étroit, chacun installé sur un siège spécial, dans une soute sans aucune vision possible vers l'extérieur pendant le décollage. - Photo : Léopold Eyharts. -

La navette s'élève à la verticale de façon à très vite (en deux minutes) sortir de la couche la plus dense de l'atmosphère qui freine sa progression. Les boosters (fusées latérales) qui ont assuré 80% de la poussée se détachent alors, tandis que les moteurs cryogéniques de la navette produisent une accélération de 7 km/s pendant plus de 6 minutes supplémentaires pour amener la navette à une vitesse de 26 700 km/h qui lui permettra de s'insérer en orbite. Les boosters retomberont en mer, ralentis par des parachutes, et seront récupérés par bateau afin d'être réutilisés sur une navette suivante, après un contrôle très poussé de leur état de fonctionnement. Pendant ce temps, Atlantis poursuit sa progression vers l'ISS qu'elle atteindra sur son orbite à 343 km d'altitude après deux jours de voyage. - L'orbite de la station a été réhaussée de 5 km en vue de l'arrivée de Progress M63 et d'Atlantis. Les moteurs du module Zvezda sur l'ISS ont été allumé 118 secondes. Tous les véhicules spatiaux sont dotés d'un moteur. Sur l'ISS, il est situé du côté russe. L'ISS évolue sur une orbite où il reste encore un peu d'atmosphère qui freine légèrement la station et provoque une perte d'altitude. Périodiquement, il faut donc la "remonter". Afin d'économiser le carburant des moteurs embarqués, les astronautes utilisent plutôt la navette ou un vaisseau cargo pour effectuer cette manoeuvre environ une fois à une fois et demie par mois. - Premier travail de ce premier jour de vol avant l'ouverture des portes de la soute, photographier le réservoir externe après son détachement et avant sa désintégration dans l'atmosphère au dessus de l'Océan indien. Rien d'anormal n'est observé, les films du lancement montrent seulement 3 petits débris qui se détachent près de la conduite LH1 juste derrière le tripod support avant, à T+ 2mn 13, au moment de la séparation des boosters. Aucun n'a apparemment heurté l'Orbiter. - Photo : La navette Atlantis décolle du Centre spatial Kennedy de la NASA, à Cap Canaveral (Floride). -

Le samedi, à l'approche de la Station spatiale internationale, le commandant de bord ajuste sa vitesse et il effectue une pirouette arrière afin de permettre aux astronautes de l'ISS de prendre des clichés de la navette sous toutes ses coutures à la recherche d'éventuels dégâts. Ces images sont directement transmises aux ingénieurs de la Nasa sur Terre qui recherchent de possibles dommages sur le bouclier thermique. Cette inspection permet de constater qu'il n'y a qu'un décollement du bord d'une couverture isolante sous la nacelle du moteur orbital droit. Une inspection plus poussée de la zone endommagée a lieu dans la nuit de dimanche à lundi au moyen des caméras de la perche OBSS. Cette déchirure n'est pas située à un endroit critique pour la rentrée atmosphérique. - La Nasa avait minimisé les conséquences que pouvaient avoir eu le détachement de morceaux de mousse isolante du réservoir principal de la navette Columbia, dont l'impact avait été à l'origine de sa désintégration et de la perte des sept membres de son équipage, lors de son retour sur Terre en février 2003. Depuis, la Nasa décortique les images du lancement, filmé sous tous les angles de vue, fait procéder à des inspections en orbite et a même prévu un kit de réparation dans l'espace au cas où. -

Depuis l'intérieur de l'ISS, un cosmonaute dirige la manoeuvre d'arrimage de la navette. Les passagers débarquent par le sas en planant en apesanteur, se congratulent joyeusement avec les occupants de l'ISS. Pour la première fois, le commandant de bord de la station spatiale est une femme, l'Américaine Peggy Wilson. Peu après, Léopold Eyharts transfère son siège anatomique à l'autre extrémité de la station dans le Soyouz. - Il s'agit d'un véhicule habité permettant le transport de 3 personnes. Il est en permanence arrimé à l'ISS pour servir de « canot de sauvetage » à l'équipage en cas de grave problème, lui permettant ainsi de regagner la Terre. Le Soyouz attaché à l'ISS est changé tous les six mois environ. - Léopold Eyharts signale dans son exposé que les obstacles et débris qui flottent dans l'espace sont repérés à l'avance par la station de contrôle et de pilotage sur Terre, qui fait faire une manoeuvre d'évitement à l'ISS si nécessaire. Pour mémoire, il y a 18 000 objets de plus de 10 cm (micro-météorites et débris d'objets ayant explosé) et 2500 satellites en orbite dont les 2/3 ne sont plus opérationnels. Quand l'obstacle est vu trop tard, soit qu'il arrive trop vite, soit qu'il soit trop petit et qu'on ne l'ait pas vu à temps, on demande aux astronautes de se réfugier dans le Soyouz en attendant le choc. Ensuite, il faut effectuer des recherches pour savoir où a eu lieu l'impact et ce qui est endommagé. Léopold Eyharts rapporte qu'un appareil photo a été perdu il y a quelques mois par un astronaute en sortie à l'extérieur de l'ISS ! - Photo : Léopold Eyharts déjeune dans la navette Atlantis. © Esa/Nasa. -

Hans Schlegel, le cosmonaute allemand acheminé en même temps que Léopold Eyharts, a souffert du voyage (apparemment des problèmes intestinaux) et la première excursion spatiale (activité extra-véhiculaire ou EVA) est reportée de 24 heures. Cette journée est mise à profit par les astronautes d'Atlantis et de la Station pour décharger les équipements à bord de la navette et, inversement, des équipements et des résultats expérimentaux de la Station sont chargés à bord de la navette pour leur retour sur Terre. Hans Schlegel doit cependant se faire remplacer le dimanche, et ce sont deux cosmonautes américains qui préparent la sortie de Columbus de son habitacle dans la navette en vue de son amarrage à l'ISS. - Photo : Le Canadarm2 transporte le module Columbus de la baie de la navette à sa place au nœud Harmony. -

Stan Love et Rex Walheim installent une sorte de poignée (une prise) sur Columbus pour que le bras robotique de l’ISS puisse s'en saisir. Le mardi 12 février, Leland Melvin, aux commandes du bras robotique, extrait les 13 tonnes de Columbus des soutes de la navette. Après plus d'1h30 de manoeuvre, le laboratoire est finalement fixé sur l'élément de jonction N°2 de la station par Leopold Eyharts qui effectue le boulonnage par ordinateur et toutes les connexions nécessaires. - Le "Node" 2 sert, tout comme Unity, à permettre le passage entre plusieurs parties de la station. Il reliera ainsi le laboratoire japonais Kibô, le laboratoire européen Columbus, le laboratoire américain Destiny, le "Centrifuge Accomodation Module" et des "Multipurpose Logistic Modules". - Après quoi, il s'équipe de lunettes et d'un masque chirurgical qui couvre sa bouche et son nez avant de pénétrer dans le module par un sas. Ces protections sont une précaution contre les particules et objets qui pourraient, en microgravité, flotter dans le laboratoire et blesser les astronautes. Une fois la ventilation activée, elles ne seront plus nécessaires.

Il s'assure donc de la parfaite propreté de Columbus avant de procéder avec ses collègues aux branchements électriques, de la climatisation, des conduites d'eau et informatiques à l'ISS. Ils commencent aussi à y transférer des équipements et des fournitures. Léopold Eyharts montre qu'il ne faut que deux personnes pour manipuler dans l'ISS (en apesanteur) une armoire (un rack) dont le poids nécessiterait 20 personnes sur Terre. L'installation du module Columbus constitue une nouvelle étape dans la construction de la station spatiale internationale, immense laboratoire à l'initiative de la Nasa, qui a pour ambition d'être une base pour observer la vie en "micro-pesanteur". Le premier élément de sa structure a été placé en 1998. L'ISS, habitée en permanence par deux ou trois astronautes, devrait être achevée en 2011, après une quarantaine de vols pour en acheminer les différentes sections. A terme, elle fera la taille d'un terrain de football.

En tout, trois sorties seront effectuées pendant le séjour de Léopold Eyharts. La deuxième a pour objet la maintenance de la station spatiale (le remplacement du réservoir d'azote destiné au système de refroidissement), qui dure pendant 6 à 7 heures. Hans Schlegel (qui s'est rétabli) doit préalablement, avec Rex Walheim, passer la nuit dans la chambre de décompression de l'ISS où ils purgent l'azote de leur organisme avant de respirer l'oxygène pur de leur scaphandre spatial, afin d'éviter des malaises graves. Le NTA (Nitrogen Tank Assembly : réservoir d'azote) vide est déboulonné et stocké sur le CETA (Crew and Equipment Translation Aid) avant d'être attachés sur le ICC (plate-forme "Integrated Cargo Carrier") dans la soute pour être ramené sur terre. Après restauration, il sera remonté sur l'ISS. Une troisième et dernière excursion orbitale a lieu vendredi, le 8e jour, pour installer à l'extérieur de Columbus un observatoire solaire et un boîtier "EuTEF" (European Technology Exposure Facility) contenant huit expérimentations requérant une exposition au vide et au rayonnement de l'espace. - Photo : Le Canadarm2 transporte le module Columbus de la navette Atlantis à sa place à l'élément de jonction n° 2 Harmony sur l'ISS. -

L'ISS tourne très vite sur son orbite autour de la Terre : au cours d'une journée théorique de 24 heures, il fait 15 fois jour et nuit ! Cela a pour corollaire un changement de saison très rapide : en Australie, février est un mois d'été alors que le Canada est bien sûr en hiver, recouvert de glace et de neige. Les astronautes n'ont que 10 à 20 secondes pour prendre une photo d'un endroit précis sur Terre, et doivent donc se préparer à l'avance pour ne pas la rater. En réponse à une question de Charlotte, Léopold Eyharts lui confie que la Terre est magnifique, vue de l'espace. C'est différent de ce que l'on voit d'avion, et le passage est très rapide : en deux minutes, on parcourt le trajet de Biarritz à Nice. Eva, de l'école Sainte Marie où Léopold Eyharts a étudié dans sa jeunesse, s'interroge sur l'organisation de son emploi du temps. Les astronautes travaillent en respectant une journée théorique de 24 heures et l'ISS est au temps universel de Greenwich. Ils effectuent leurs activités durant 8 à 10 heures par jour. Quand une navette arrive, l'emploi du temps est perturbé et ils peuvent être amenés à travailler plus longtemps. L'arrivée d'Endeavour a provoqué par exemple un décalage de 12 heures. Ils se reposent la nuit (théorique) et les week-ends. Pour dormir, il est nécessaire de s'isoler car il y a beaucoup de bruit dans la station, produit notamment par les ventilateurs. Il faut mettre des boules Quies dans les oreilles, et s'introduire dans un sac de couchage fixé à la paroi. La sensation est très différente de ce que l'on éprouve sur Terre car les muscles sont relâchés en permanence, il est donc difficile de dormir. - Photo : L'ISS avec en arrière-plan la Terre. -

La navette Atlantis - qui a été momentanément fixée à l'ISS - repart au bout de 12 jours avec sept passagers, dont l'Européen Hans Schlegel, tandis que Léopold Eyharts demeure encore trois semaines dans l'ISS. Pour contrer les effets de l'apesanteur, il doit s'imposer de faire une heure et demie à deux heures de sport par jour, soulever des poids, courir sur un tapis roulant avec des sangles qui maintiennent son corps pour simuler la pesanteur. Avec d'autres cosmonautes, il contribue à des expériences physiologiques : capacité respiratoire lors de séances de vélo ergomètre, prises de sang et d’urine, étude du volume de ses mollets, tests d’audition, évaluation psychologique et neurocognitive, réponses à un questionnaire sur ses besoins nutritifs, étude de la façon dont le cerveau gère les postures et les mouvements en micropesanteur etc. Outre ces mesures effectuées dans l'espace, il a subi un suivi médical très astreignant avant et après le vol. Par la suite, il suffit d'un contrôle annuel, pendant deux jours complets. - Photo : L'astronaute européen Hans Schlegel termine des branchements sur Columbus et remplace un réservoir d'azote pendant une EVA de près de 7 heures (13 février 2008) -

Il ne s'y attarde pas pendant sa conférence, mais en réalité les incidences de la micro-gravité ou impesanteur peuvent être très importantes sur le corps humain. Son épouse nous confie qu'elle a été atterrée de l'état dans lequel se trouvait Léopold à son retour, juste à la sortie de la navette. Avachi sur un fauteuil roulant, il n'arrivait même pas à tenir sa tête sur les épaules. En effet, 20% des membres d'équipage de la navette spatiale et 80% de ceux de la Station spatiale internationale souffrent de vertiges et d'évanouissements lorsqu'ils sont de nouveau soumis aux conditions de pesanteur qui règnent sur Terre. Lorsque les astronautes sont exposés aux conditions d'impesanteur, leur cœur n'a pas à travailler aussi fort en vue d'assurer la circulation du sang, il devient paresseux. Comme les conditions d'impesanteur masquent les effets réguliers de la gravité, le sang tend à s'accumuler dans la tête et la poitrine, et le corps s'adapte donc progressivement à ces conditions. Mais une fois de retour sur Terre, le système cardiovasculaire des astronautes doit se réadapter à la gravité. Le sang s'accumule donc dans les veines du bas du corps, ce qui réduit la quantité de sang circulant vers le cerveau. Certains astronautes se sentent étourdis tandis que d'autres perdent conscience en raison du manque de sang oxygéné au cerveau. Par contre, personne ne s'évanouit à l'envol.

L'ostéoporose affaiblit le squelette osseux qui perd de sa densité, tout particulièrement au niveau des jambes et de la colonne vertébrale. La masse musculaire fond et les muscles, en dépit des exercices, répondent moins bien. On ne peut pas dire que les voyages dans l'espace font vieillir, dit Léopold en réponse à une question, mais ils provoquent une décalcification en l'absence d'une activité sportive suffisante : les effets de l'apesanteur sont comparables à ceux d'un long séjour alité dans un hôpital. Les cosmonautes récupèrent une bonne santé lorsqu'ils sont de retour sur Terre. Recréer la gravité en faisant tourner la navette, ainsi que cela a été suggéré dans des livres et films de science fiction, serait d'une trop grande complexité, nous explique-t-il. Il faudrait changer l'architecture de l'ISS. Il y aurait une consommation électrique supérieure, un problème de poids pour les mécanismes à acheminer par navette ou fusée, et un problème de coût, ce serait un investissement bien trop lourd. Cependant, il existe des centrifugeuses à bord où sont placées deux groupes de plantes afin de comparer leur pousse par rapport à la surface de la Terre. Ce qui est étonnant, parmi les observations botaniques faites dans l'ISS, c'est que l'une des plantes étudiée pousse en forme de spirale comme sur Terre : ce phénomène semblerait donc indépendant de la gravité. Toutefois, Léopold Eyharts avertit ses auditeurs qu'il n'est qu'un opérateur, un technicien, pas un biologiste, il n'est donc pas compétent pour commenter les expériences qu'il a contribué à mettre en route. Au départ, il a reçu une formation de pilote de l'air dans l'armée. Ses tâches sur l'ISS, et notamment dans le laboratoire européen Columbus, étaient donc effectuées en collaboration avec des équipes sur Terre. - Photo : Léopold Eyharts dans l'ISS. -

Malgré ces décennies de séjours humains dans l'espace, sur la Lune, MIR et l'ISS, il semble qu'aucune solution véritablement efficace n'ait été trouvée pour contrer ces effets néfastes. Je comprends mieux pourquoi Léopold affirme que les voyages habités vers Mars sont encore totalement inenvisageables avant un délai très long. Notre seule expérience, c'est le voyage jusqu'à la Lune, à 300 000 Km, effectué il y a 40 ans. Selon l'astronaute, pour le prochain voyage, il faudra au moins attendre que nous soyons capables de nous déplacer dans l'espace beaucoup plus rapidement que nous ne le faisons actuellement afin de réduire la durée des trajets d'acheminement. Pour aller sur Mars avec les moyens actuels, il faut 6 mois au minimum, pour un séjour sur place de 6 mois à un an. En comptant le retour, cela fait au minimum 3 ans, pendant lesquels les spationautes sont totalement isolés de la Terre, sans secours ni aide possible. Il est donc nécessaire d'attendre l'invention et l'élaboration de systèmes de propulsion beaucoup plus puissants qui permettent d'atteindre Mars en 4 à 5 semaines. Il faudrait assurer aussi de meilleures conditions d'installation et de travail. Les rapports entre humains en vase clos posent un problème important. Rester six mois durant avec les mêmes personnes peut amener à des antagonismes. Sur l'ISS, durant le séjour de Léopold, ils ont d'abord été 10 astronautes, puis 3, puis de nouveau 10, il n'y a donc jamais eu de tête à tête, mais il estime que le nombre idéal est au minimum 6, de préférence à 2 ou 3. Les astronautes se connaissent tous : ils s'entraînent ensemble durant des années. Les conflits qui peuvent survenir ne sont pas fonction de la nationalité, mais de la personnalité des astronautes. Toutefois, ils ont la responsabilité de beaucoup de tâches qui les occupent suffisamment pour qu'il n'y ait aucun problème majeur, même pendant les vols de longue durée. - Photo : Observation par microscopie du bois de réaction dans une tige en boucle. La zone de bois de réaction est située au niveau de la ligne rouge (Photo: ASC). -

Récemment, les Américains ont abandonné le programme lunaire et martien, jugé trop cher. Les Chinois en sont au tout début de leur programme spatial. La construction de la Station Spatiale Internationale a été envisagée cela fait 20 ans, il s'agit donc d'un projet à très long terme qui a été mis à l'abri de tout aléa relatif à des changements d'orientation politique. En 1995, un accord solide a été établi entre les divers partenaires, ce qui est très difficile à obtenir. Le cas de Columbus est particulier, car il s'est agi d'un contrat à coût fixe avec l'industrie qui mettait à l'abri des dépassements de budget, et les Européens ont volontairement choisi un projet simple dont on possédait déjà le savoir-faire, ce qui permettait de maîtriser les coûts. Il en va différemment avec l'ATV (Automated Transfer Vehicle) dont l'élaboration subit une dérive des coûts liée à la complexité du projet, car on en est à son premier développement. Une accession banalisée de tous les Terriens ne sera pas envisageable avant quelques centaines ou milliers d'années... - Photo : Apollo 11, le 20 juillet 1969, permet à Neil Armstrong et Edwin "Buzz" Aldrin de poser le pied sur la Lune. -

Des problèmes de tous ordres se posent, et tout d'abord au démarrage. Léopold Eyharts explique au jeune Simon qu'il n'a rien vu au démarrage, puisqu'il était dans la partie inférieure de la navette, mais ceux qui se tenaient au poste de pilotage ont pu profiter d'un beau spectacle. Cependant, durant les premières 8,5 minutes, on ressent très fortement l'accélération qui provoque une sensation d'écrasement. Le poids est multiplié par 1,5 à 3 sur la navette. - Si l'on est acheminé en Soyouz, le poids est multiplié par 5 ou 6. - Pour le retour, l'effet est moindre. Le mal de l'air arrive dans les premières heures et disparaît normalement au bout de 24 heures. Ils ont eu la chance, jusqu'à présent, de ne compter aucun cas de maladie grave. Chacun a suivi une formation médicale et de réanimation, certains étant plus aptes que d'autres. Maeva demande à l'astronaute comment ils font pour aller aux toilettes en étant en apesanteur (ce qui fait rire le public - mais chacun se posait la question -). En effet, tout flotte ! Pendant le trajet en navette ou en fusée, ou bien pour les missions à l'extérieur de l'ISS qui peuvent durer de nombreuses heures, les astronautes portent des couches-culottes. Le reste du temps, il faut utiliser une pompe qui aspire. Il est bien sûr très important de ne pas salir l'intérieur de la Station. Ulysse s'interroge sur les déplacements. - On fait comme les poissons, mais c'est un problème de ne pas avoir d'appui, il faut donc s'accrocher les pieds, à l'intérieur ou à l'extérieur de la navette selon le cas, pour pouvoir effectuer des manipulations. Emilie demande dans quelle langue on parle sur l'ISS : en anglais et en russe, Léopold Eyharts ne connaît pas l'allemand. - Photo : Enlèvement du réservoir d'azote. -

L'ISS n'est pas très éloignée de la Terre. Il est donc possible de téléphoner : il a pu ainsi souhaiter un bon anniversaire à ses neveu et nièce. Il peut aussi se pencher à la fenêtre et regarder la Terre : il passe de la Chine au Brésil en quelques minutes. L'impression d'éloignement est bien plus accentuée lorsque l'on est sur la Lune, et a fortiori sur Mars, où la Terre n'apparaît plus que comme un point faiblement lumineux dans le ciel. En ce qui concerne les repas, il avoue à Ketty qu'ils sont un peu monotones, une fois qu'on a effectué le premier cycle de repas américain, russe, français, japonais. Les produits frais sont rares, ils sont apportés par navette en petite quantité. La plupart du temps, il mange des produits lyophyllisés ou en conserve. Il faut prendre garde à manger proprement, pour que les miettes ou les gouttes ne planent pas à l'intérieur de la Station. Se pose aussi le problème de l'eau : elle est apportée à bord par navette dans des sacs spéciaux, mais elle est volumineuse et c'est un poids supplémentaire, sans parler du prix d'acheminement. Elle arrive aussi à bord des vaisseaux cargo russes, de l'ATV européen ou de l'HTV, véhicule spatial automatique de transfert de fret de l'agence spatiale japonaise JAXA lancé pour la première fois le 11 septembre 2009 (après le séjour de Léopold Eyharts). Une autre source provient de l'ISS elle-même. Son énergie est fournie par des panneaux solaires qui la stockent dans des piles à combustible dont le fonctionnement donne comme sous-produit de l'eau. Celle-ci est récupérée et transférée à l'intérieur de la station.

A l'aide d'un ordinateur intégré au laboratoire Columbus, Léopold Eyharts commande sa mise en service et l'installation des premières expériences, comme par exemple la plantation de graines et l'observation de la croissance de plantes hors gravité. Durant les 4 semaines qui précèdent l’arrivée d’Endeavour (la navette du retour), il poursuit sa mise en route en se consacrant notamment aux modules Biolab (biologie) et FSL (physique des fluides). Il active également le spectromètre franco-belge Solspec destiné à mesurer la radiation solaire de l’ultraviolet à l’infrarouge tandis que sont réalisées les premières images de la Terre de la plate-forme expérimentale EuTEF, installée à l’extérieur de Columbus. Installées sur une paroi de la station, 2 expériences d’exobiologie, Process et Amino, permettront d'étudier comment se comportent certaines molécules lorsqu’elles sont soumises au rayonnement solaire dans l’espace. Léopold Eyharts explique à Margot que ces expériences sont faites dans le cadre de la recherche fondamentale, ou bien pour le très long terme. Les répercussions les plus immédiates se produisent dans le domaine de la médecine, pour comprendre par exemple l'origine des troubles de l'équilibre. Ces expériences scientifiques ne sont pas l'unique objectif de l'ISS : la Station permet d'apprendre à vivre et travailler dans l'espace, de façon à pouvoir aller plus loin dans l'avenir. On en est encore à "l'âge de pierre" de l'exploration spatiale, déclare-t-il. - Photo : Détail de EXPOSE-R destiné aux expériences d'exobiologie. -

Le 13 mars 2008, après avoir opéré une pirouette pour se faire aussi examiner sous tous les contours, la navette spatiale Endeavour s'amarre à la Station spatiale internationale avec un nouvel équipage de sept astronautes pour effectuer la mission STS-123. Dans les heures qui suivent cet amarrage, Léopold Eyharts, à bord de l’ISS depuis le 10 février, échange sa couchette anatomique à bord du vaisseau Soyouz avec celle de son successeur à bord de l’ISS, l’astronaute de la NASA Garrett Reisman. Cet échange marque son transfert officiel de l’équipage permanent de l’ISS à celui de la mission STS-123. Au cours des douze jours durant lesquels Endeavour reste amarrée à l’ISS, il continue à travailler sur le module européen Columbus, mais il apporte également son soutien aux cinq sorties dans l’espace prévues, en tant qu’opérateur du bras robotique de la Station, aux côtés de Garrett Reisman et de Bob Behnken, autre spécialiste mission de la NASA. Ensemble, ils ajoutent le premier élément du laboratoire japonais Kibô à l’ISS – le module pressurisé (JLP) – et contribuent à l’assemblage et à l’activation du robot canadien à deux bras, SPDM (Special Purpose Dextrous Manipulator), également dénommé « Dextre », qui prend place au bout du bras de la Station et pourra être commandé de l’intérieur de celle-ci, voire depuis le sol, pour effectuer des travaux en extérieur qui auraient normalement nécessité la sortie d’astronautes dans l’espace. Ils installent également un module logistique baptisé Experiment Logistic Module-Pressurized Section (ELM-PS) qui servira essentiellement au stockage de matériels. - Photo : Le transporteur de fret européen ATV arrimé à l'ISS. -

Au terme de sa mission de 16 jours (STS-123), le désarrimage d’Endeavour a lieu le 25 mars et son retour sur Terre - avec Léopold Eyharts à son bord -, retardé de 90 mn du fait d'une météo capricieuse, s'effectue le 27 mars au Centre spatial Kennedy de Cap Canaveral (Floride). Prévu de jour, l'atterrissage a lieu pour la première fois après l'accident de Columbia en 2003 pendant la nuit. Outre les sept membres d'équipage, dont l’astronaute européen, la navette ramène au sol les résultats de la première expérimentation scientifique accomplie à bord de Columbus, l’expérience de biologie WAICO (Waving and Coiling of Arabidopsis Roots at Different g-levels) dont la première tranche vient juste de s’achever. Conduite depuis deux semaines à bord du Biolab, cette expérience a pour but d’étudier l’influence de différents niveaux de gravité sur la pousse des racines d’arabette des dames (Arabidopsis thaliana), un végétal de référence dont le génome est particulièrement bien connu des scientifiques. Après le départ de Léopold Eyharts, les expérimentations continuent à bord de Columbus sous la responsabilité de l’équipage de l’ISS. Maintenant que le laboratoire est installé, les missions des astronautes européens se feront plus fréquentes. C'est l’astronaute belge Frank de Winne qui prend le relais en mai 2009, puis le Suédois Christer Fuglesang en août de la même année.- Photo de l’expérience sur la pousse des racines d’arabette des dames (Arabidopsis thaliana). Crédits photos: ESA -

Par ailleurs, l’ESA continue à participer activement à l’exploitation de l’ISS. Le 3 avril 2008, elle procède à l’amarrage, sur le côté russe de l'ISS, de son premier véhicule de transfert automatique, l’ATV « Jules Verne » qui a été lancé par la fusée Ariane depuis Kourou en Guyanne. Il est conçu pour effectuer le ravitaillement (livraison à la station du fret, des ergols, de l’eau, de l’oxygène) et le rehaussement d’orbite de l'ISS, mais ne peut pas acheminer de passagers. Il marque l’entrée de l’ESA dans le club fermé des partenaires capables d’accéder par leurs propres moyens au complexe orbital, en aller simple, puisqu'il brûle à son retour en septembre 2008, lors de l'entrée dans l'atmosphère au-dessus de l'océan pacifique Sud. L'ESA envoie d’autres expériences scientifiques par navette ou Soyouz qui sont réalisées à l’intérieur du laboratoire Columbus, conçu pour effectuer une centaine d’expériences par an pendant dix ans, dans tous les domaines de la recherche : biologie, exobiologie, physiologie humaine, physique des fluides, physique fondamentale, technologie et héliophysique. D’autres éléments européens sont également en préparation en vue de leur lancement vers l’ISS au cours des prochaines années : bras télémanipulateur européen (ERA), élément de jonction n° 3 et coupole d’observation. - Photo : L'ATV s'approche de l'ISS (ESA 512). -

Léopold Eyharts regrette que les Etats-Unis interrompent la construction des navettes spatiales. Il rappelle le projet de l'avion spatial Hermès qui avait été engagé à l'initiative de François Mitterrand en 1981 et dont les études avaient été entreprises par l'ESA (l'agence spatiale européenne) de 1985 à 1992. Il fut interrompu et c'est dommage, commente-t-il. L'Europe ne participe qu'à hauteur de 8% au programme de l'ISS, ce qui signifie qu'il n'est possible d'y envoyer un astronaute qu'une fois par an ou tous les dix-huit mois. Elle n'est pas en bonne position, et en plus, le programme de la navette américaine s'interrompt, ce qui signifie que l'accès à l'ISS ne pourra plus se faire qu'avec les Soyouz russes. A l'horizon 2020, l'Europe ne possède que l'ATV qui n'a qu'une fonction de transport logistique, mais pas de personnes. Qui plus est, il amène mais ne ramène pas : il n'est pas prévu pour résister au choc de l'entrée dans l'atmosphère. L'ESA projette de fabriquer une capsule, puis un véhicule habité. - Photo : Atterrissage de la navette Atlantis. -

Comment devient-on spationaute ? Léopold répond à Cathy qu'il a eu la vocation vers 10-12 ans, quand il a vu un homme marcher sur la Lune (c'était les débuts de la télévision). Il construisait des maquettes de fusées avec son frère. Il a la chance de pouvoir réaliser son rêve. Pour devenir spationaute, il faut tout d'abord en avoir vraiment envie. Il faut une très forte motivation. Ensuite, il est indispensable de suivre une carrière scientifique et technique, quelle qu'elle soit. On se choisit donc un premier métier, pilote, ingénieur, médecin. Exceptionnellement, une institutrice, Christa McAuliffe, avait été sélectionnée car en devenant astronaute, elle exerçait une fonction pédagogique et suscitait des vocations scientifiques : malheureusement, elle est décédée lors de la désintégration de la navette spatiale Challenger au cours du décollage le 28 janvier 1986. Il faut compter 1,5 à 3 ans de formation spécifique. - Léopold Eyharts a suivi un entraînement pendant 3 ans pour effectuer cette mission sur l'ISS. - Il faut bien sûr avoir également une excellente santé, et maîtriser les langues étrangères (anglais et russe). Lors de la dernière sélection de l'ESA, l'an dernier, sur 9 000 candidats, 6 ont été retenus, après avoir subi plusieurs mois de tests ! Il faut rédiger des dossiers, subir des tests psycho-techniques, médicaux, des entretiens. Au début des vols habités, c'était une expérience extraordinaire. Depuis 40 ans qu'ils se pratiquent, ils se sont banalisés, d'autant plus qu'un vol sur la Lune offre bien plus d'impressions que sur l'ISS, où la Terre est relativement proche, simplement un peu plus éloignée que depuis un avion de ligne. Sur la Lune, ce n'est pas du même ordre, et il y aura encore un saut lorsque les vols s'effectueront vers Mars. - Photo : Jeannine Eyharts devant les maquettes réalisées par ses fils lorsqu'ils étaient jeunes adolescents. -

L'envoi d'êtres humains dans l'espace et les expériences que l'on réalise sur eux lorsqu'ils sont dans la Station Spatiale Internationale font l'objet de réflexions approfondies au sein de comités d'éthique. L'espace est utilisé tous les jours, par exemple pour les communications par satellite. Il existe des débats sur l'utilité de ces vols, sur le plan économique, juridique, écologique. En ce qui concerne Léopold Eyharts, bien sûr, il croit profondément à l'importance de séjourner et voyager dans l'espace... - Photo : Nasa, Apollo 8, 24 décembre 1968, lever de Terre. -

SOMMAIRE

 

Léopold Eyharts et sa famille, l'association Astronomie Côte Basque, Didier Borotra, maire de Biarritz
Le rêve de Léopold
vendredi 26 mars 2010