La
troisième chute du Carbet
Ensuite, nous partons pour la troisième chute du Carbet (torrent qui dévale les flancs du volcan jusqu’à la mer). Au bout d’une longue route où il est difficile pour deux véhicules de se croiser, nous arrivons à un parking, où une jeune créole dégingandée nous fait des signes de sémaphore pour nous indiquer une place, un large sourire éclairant son visage sombre et débordant de paroles de bienvenue. Nous hésitons, il nous semble que la route continue encore un peu, mais nous nous laissons persuader. Elle nous signale, volubile et riant sans arrêt, avec son accent chantant, que la piste aménagée pour atteindre les chutes a été rendue très boueuse par les derniers jours de pluie (elle insiste en regardant ma longue jupe, peu adaptée pour ce genre de randonnée). Elle nous propose des bottes de caoutchouc, « qu’elle fournit gratuitement contre la promesse de dîner dans son restaurant au retour ». Etant donné l’heure, nous préférons enfiler nos tennis, et partons sacs au dos, en laissant les serviettes de plage et les sandales dans la voiture. Effectivement, il s’agissait bien d’une bataille commerciale. Quelques dizaines de mètres plus loin, nous passons devant un autre parking, bien plus grand, flanqué d’un snack qui propose gâteaux et boissons.
Nous
commençons à marcher sur une piste recouverte de gros cailloux pointus où
l’on manque de se tordre la cheville à chaque pas. La forêt est silencieuse,
troublée de temps en temps par le cri d’un oiseau. Les arbres majestueux
s’élèvent jusqu’à quarante mètres au-dessus de nos têtes : c’est la
futaie de mahogany, plantée en remplacement des arbres originels de moindre
qualité, chaque arbre envahi de plantes « épiphytes » (qui utilisent
les arbres seulement comme support), telles que les « oreilles d’éléphant »
(philodendrons géants), les ananas, les fougères, les mousses et les lichens.
Leurs racines pendent en longues lianes souples, certaines s’enroulant également
autour du tronc pour fixer la plante solidement. Au retour, Jean-Louis en
constate l’élasticité, et décidant brusquement de jouer à Tarzan, il s’y
suspend carrément . . . et tombe les quatre fers en l’air ! Cela s’est
passé trop rapidement pour que je sorte mon appareil photo, je lui demande
donc de se remettre en position, mais en tenant toute une poignée de lianes,
pour plus de sécurité. J’admire également les fougères arborescentes, au
port léger et élégant, vestiges d’une Terre plus jeune et plus chaude.
Ensuite,
nous parvenons à la partie effectivement très boueuse. Des planches et des
rondins sont étalés par endroit, afin de faciliter le passage, mais l’humidité
ambiante les fait pourrir à grande vitesse, et il faut faire parfois preuve
de talents d’équilibristes pour ne pas basculer ni glisser. De temps en
temps, il tombe de petites averses, amorties par le feuillage au-dessus
de nos têtes. Aussitôt, les grenouilles se mettent à chanter de leurs voix
flûtées. Plus l’averse aura duré, plus elles chantent longtemps et leurs
voix toutes distinctes font un vrai concert mélodieux.
Il paraît qu’il y a
quatre sortes de grenouilles à la Guadeloupe, dont deux totalement spécifiques
et qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Celles que j’ai entendues sont petites
(un à deux centimètres) et noires (j’en ai vu une qui traversait le chemin
devant moi).
A
l’hôtel, dans la salle de restaurant sans vitrages au toit en forme de parasol
géant recouvert de tôle, leurs cris étaient presque insupportables, accompagnés
du crissement des insectes (du genre criquet ou grillon) et résonnaient
presque dans le registre des ultrasons. Je regardai d’un air irrité les
pales des ventilateurs, en pensant qu’ils avaient bien besoin d’huile, mais
en fait, c’étaient les petites bêtes dans l’herbe qui nous assourdissaient.
Nous poursuivons notre
route jusqu’à la chute du Carbet, en dégoulinant, tantôt de pluie, tantôt
de sueur, car la chaleur est toujours présente, malgré le plafond nuageux.
Il faut boire en permanence, d’autant que nous montons sans cesse sur les
flancs de la montagne.
Enfin
la récompense tant attendue arrive : après une descente vertigineuse
et courte, nous nous retrouvons sur les rochers glissants du torrent arrosés
par les millions de gouttelettes de la cascade. Je ne résiste pas à la tentation
de m’y tremper. Elle est fraîche, mais bonne, malgré ce que nous en a dit
notre jeune créole frileuse sur le parking. J’en bois même un peu, sa limpidité
me donnant toute confiance.
En remontant, je suis
obligée de coincer ma longue jupe dans ma culotte, pour lever plus facilement
les jambes, voir où je mets les pieds et m’accrocher aux racines :
avec mes tennis et mes chaussettes, je dois avoir une de ces allures !
Heureusement qu’il n’y a pas foule. Jean-Louis ne rêve que d’une chose,
c’est que je tombe dans la boue . . . ce qui n’arrivera pas, heureusement ;
j’ai juste un peu glissé au retour, me salissant jusqu’en haut de la cuisse.
Un ruisselet un peu plus loin m’a permis de faire ma toilette.
Le
soir, nous sommes invités par notre hôtesse de l’hôtel à boire un pot avec
quelques clients arrivés en même temps que nous (les appartements sont habités
en partie par des résidents permanents à l’année, le reste des logements
hébergeant les touristes à la semaine). Nous sympathisons très vite avec
un couple de lyonnais de moins de trente ans (Emmanuelle et Régis) avec
lesquels nous poursuivons la soirée sur notre balcon, autour d’un plat de
pâtes bolognaises au fromage et d’œufs durs (la grande cuisine, quoi). En
remerciements, ils nous prêtent leurs masques et tubas, qu’ils ont largement
utilisés la semaine précédente, alors qu’ils couchaient chez l’habitant.
Ils nous laissent également un chapeau de paille pour Jean-Louis, et une
bombe anti-moustiques car depuis mon arrivée, ils ont une prédilection marquée
pour mon anatomie, dédaignant Jean-Louis qui ne s’en plaint pas. Ces moustiques
sont plus petits que ceux de chez nous, et parfaitement silencieux. Tandis
que j’en guette un d’un côté, deux autres arrivent du côté opposé et me
dévorent goulûment. Je me gratte jusqu’au sang tellement çà me démange.
La nuit, malgré la chaleur (nous ne supportons qu’une demi-heure chaque
soir le ronronnement bruyant du climatiseur), je dois m’enfouir sous mon
drap et je les soupçonne de me piquer à travers le tissu ! Je pense
à Carmen qui nous parlait des moustiques guyanais que les chaussettes et
les jeans ne rebutaient pas.

