Après toutes ces visites, je rêve d’utiliser une dernière fois mon masque et tuba. Nous nous dirigeons vers la côte, où, après plusieurs incursions infructueuses pour trouver une plage digne de ce nom, nous nous arrêtons à l’ombre des arbres pour observer des jeunes d’une école de voile dans une anse, qui manient avec dextérité la planche à voile et le catamaran. Certaines équipes de trois marins en herbe, très à l’aise, arrivent à toute vitesse dans le groupe de planches massées au bord, et font un virage sur un flotteur dans un jet d’écume qui éclabousse les jeunes réfugiées sur une plate-forme flottante, avant de s’arrêter pile. Le temps d’amener les voiles sur l’autre bord, tout en poussant sur le stick afin de tourner le bateau en sens inverse, d’échanger l’un des passagers contre un de ceux qui attendent, et c’est reparti pour un tour, presque instantanément. Cela paraît si simple, quand on regarde !

Puis nous reprenons la route, en direction de Grande Terre, toujours avec l’intention de me mettre à l’eau. Las ! Arrivés à Vieux-Bourg, nous tournons et virons jusqu’à atteindre une plage qui est davantage une aire de pique nique ombragée qu’un lieu de baignade. Cependant, un petit groupe est dans l’eau, paraissant y laver également leurs vêtements. L’eau est boueuse et opaque, mais le site est très beau. Nous décidons de rester. Jean-Louis s’installe à l’une des tables avec son bouquin, et je pars, armée de mon appareil photos, en quête de curiosités, faute de pouvoir admirer une dernière fois les poissons.

En marchant vers l’extrémité de la plage, je me rends compte que nous sommes dans la mangrove. J’adore ces arbres aux racines aériennes, qui tiennent à la fois du monde marin et terrestre. Le soleil se couche à travers les branches sur la mer, l’atmosphère est calme et tranquille. Tout en observant cet univers étrange, je me réalise que je marche dans un sol percé d’une infinité de trous, parfaitement circulaires, de taille variant de un à quinze centimètres environ. Je m’inquiète : des serpents ? des mangoustes ? des oiseaux ? J’avance avec précaution, ayant l’impression qu’un danger inconnu plane dans l’air humide. Décidément, je ne vois rien. Je décide de m’arrêter, et d’attendre, l’appareil photos enclenché. Et soudain, j’en vois un ! C’est un petit crabe, avec une énorme pince à gauche qu’il soutient à l’aide de sa toute petite à droite pour se carapater de biais. Mince, j’ai bougé ! Il disparaît dans le trou le plus proche. Cette fois-ci, je patiente plus longtemps, et peu à peu, à partir d’un mètre de distance autour de moi, de tous les trous sort une grosse pince qui s’agite au ralenti, comme pour faire hou ! hou ! , en bougeant l’extrémité plus claire comme pour saisir l’air ou le ciel. Ne voyant rien bouger, ils s’enhardissent, d’abord les plus petits, qui s’éloignent bravement de leurs trous et circulent, puis les plus gros, plus lents, qui se contentent de respirer sur le pas de la porte. A la moindre alerte, sauve-qui-peut ! Tout le monde aux abris : la terre redevient nue comme si j’avais rêvé.

Seul mouvement au loin : un échassier blanc agite ses ailes au milieu du marécage, voletant d’un endroit à l’autre, à la recherche de nourriture. Sinon, seul le vent bruit dans les feuillages et j’entends un peu plus loin le faible ressac de la mer, peu sonore sur cette côte boueuse.

Le samedi, jour du départ, nous allons enfin à Pointe à Pitre où nous nous prenons une énième averse sur le marché avant de faire un plouf dans la piscine de l’hôtel où nous n’avons encore jamais mis les pieds. J’attrape le fou rire avec les marchandes au franc-parler : elles essayent toutes de nous accrocher, particulièrement celles du marché couvert où se vendent les épices, fruits et légumes et artisanat. Jean-Louis fuit d’un étal à l’autre en disant que nous voulons d’abord comparer. Une matrone vient me prendre par les épaules, m’appelant « ma chérie » et me parlant sans cesse tout en me conduisant deux travées plus loin à son éventaire. Elle voit que je suis intéressée par les épices que j’achète en vrac, plutôt qu’en présentoir déjà composé. Arrivé le moment de payer, Jean-Louis a franchement l’impression de se faire voler : il n’a aucune idée du prix des épices en France et le montant demandé lui paraît excessif. Il marchande, se fait critiquer, traiter d’homme stressé, trop pressé, bref, elle fait tant et plus qu’elle obtient gain de cause. Rebelote avec les fruits : je veux en ramener aux enfants, mais quelle histoire pour parvenir à un accord ! Et enfin, pour les tee-shirts, même tabac : il faut discuter le bout de gras pied à pied. Le marché, ce n’est pas triste ! J’adore aussi les éventaires de poissons directement vendus par les pêcheurs qui les débarquent devant nous : les daurades sont géantes, aussi grosses que des thons, beaucoup de poissons du genre rougets, en plus gros, et des rigolos au museau pointu dont j’ignore le nom.

Nous nous trouvons tellement bien dans cette ambiance que nous décidons de déjeuner là, en terrasse. Cachée derrière des plantes, j’en profite pour photographier les passants, et surtout les passantes, souvent magnifiques, à la démarche de reines, mais sans raideur, tout en souplesse, habillées merveilleusement, sans parler des échafaudages et constructions extraordinaires qu’elles arrivent à faire avec leurs cheveux.

Dommage que nous ayons une contrariété au moment du départ : nous réalisons à l’aéroport qu’on nous a fait une mauvaise réservation et que nous sommes obligés de changer d’aéroport à la correspondance (Orly à Roissy) avec un délai trop court, si jamais notre premier avion est retardé. Finalement, après moult palabres, Jean-Louis obtient une réservation pour un avion d’ Orly qui part à midi (au lieu de 9 heures 30 à Roissy), et une fois à Paris, nous prenons une troisième réservation pour la correspondance d’ Orly de 8 heures 30 : nous arrivons plus tôt que prévu !