Pic du Midi d'Ossau
Chemin
faisant, nous observons un petit groupe d'isards qui paissent paisiblement,
habitués aux promeneurs mais restant à distance respectable.
Le lac de Pombie est proche, dans les eaux duquel le pic se mire, ébloui
par sa propre majesté. Nous faisons halte au refuge du même
nom qui héberge des randonneurs avant de reprendre notre marche sur
un lit de roches éboulées. Il faut être attentif, les
cassures sont vives, la stabilité incertaine, et nous sommes soulagés
lorsque le sentier se reforme plus loin.
Nous sommes enfin à
la base de la voie normale. Le regard plonge sur l'autre versant du pic.
C'est maintenant que les choses vont se corser. Ce n'est pas la différence
de dénivelé par rapport au Pic d'Anie qui fait la difficulté
de l'Ossau (1091 m par rapport à 1054 m depuis le refuge de l'Aberouat),
mais plutôt la forme de la pente : nous
venons de faire une longue marche d'approche de plus de 3 heures, et à
partir de maintenant, il y aura une grande partie d'escalade ou de marche
sur un flan très raide de 400 mètres de dénivelé
environ. L'altitude aussi n'est pas sensiblement supérieure (2885
m pour 2504 m), mais l'important effort fourni met à rude épreuve
les capacités de notre coeur et de nos muscles. En dernier lieu,
c'est peut-être la conscience du danger permanent qui nous stresse
un peu et nous oblige à une attention constante. Nous ne serons encordés
dans la montée qu'à trois reprises, aux passages des "cheminées",
mais le reste du temps, un pied qui dérape sur les gravillons, une
roche qui bascule et fait trébucher le marcheur (ou tombe sur ceux
d'en-dessous), et ce peut être l'accident grave, car le précipice
est vertigineux.
Etonnamment,
vu de la base, le rocher ne paraît pas sa hauteur car sa masse énorme
écrase les proportions : nous aurions dit 100 mètres de grimpette.
Eh bien, non! Ceux sont bien 400 mètres que nous escaladerons en
presque 3 heures qui n'en finissent pas car nous avons faim (plus qu'une
Tour Eiffel, en moins élancé). Encore une petite demi-heure
jusque là, dit le guide, et une autre jusque là... Grimper
avec son déjeuner sur le dos, inaccessible car nous n'y aurons droit
qu'au sommet, c'est inhumain. Le guide monte toujours de son pas régulier,
mains dans les poches, sifflotant ou chantant, la voix calme. L'Ossau ne
présente pas de difficultés particulières, dit-il,
c'est juste qu'il faut "mettre un peu les mains".
Voilà
l'heure de vérité : nous sommes devant la première
cheminée. Il s'agit d'un passage en creux, une fente verticale aux
parois suffisamment rapprochées pour que nous puissions trouver des
prises, jambes et bras écartés, de part et d'autre de l'interstice.
La théorie, c'est qu'il faut se soulever en appui sur les pieds plutôt
que de se hisser par la force des bras, et qu'il ne faut pas céder
à la tentation de s'insérer vers le fond où le pied
risque de se coincer et où nous n'aurons pas assez de prise pour
nous en dégager. La pratique, c'est qu'on fait comme on peut, et
même qu'il faut tout pour grimper (la tête, les épaules,
les genoux, et même les fesses...). Evidemment, c'est moins élégant
que l'ascension souple et rapide du moniteur : un, deux, trois, hop! il
a disparu derrière l'escarpement pour fixer la corde. Vous pouvez
y aller ! Nous sommes encordés tellement court que les pieds de l'un
frôlent le visage du suivant et que nous devons nous attendre mutuellement,
liés au même sort, lorsque l'un d'entre nous tarde à
trouver une prise. Eric, juste devant moi, me tire galamment lorsque ma
petite taille et mon manque de souplesse me mettent en difficulté.
Au fur et à mesure, nous débouchons sur un méplat,
le guide nous décroche et nous envoie un peu plus haut nous reposer.
Nous nous soufflons un peu sur les roches inégales et les herbes
piquantes. Et d'une ! Restent deux !
Nous
grignotons une pomme ou un quartier d'orange, buvons un peu, et c'est reparti
! La marche est lente car l'effort est rude. Nous ne sommes pas seuls, loin
de là, c'est même un endroit très couru. Des gens nous
dépassent, plus rapides car plus expérimentés ou en
plus petit groupe. A deux ou trois, cela va plus vite, et si on n'a pas
besoin d'être encordé, c'est encore ça de gagné
sur le temps d'ascension. Peu importe, quel que soit le temps et la manière,
c'est déjà bien d'y être ! Nous trouvons agréable
d'être guidés. Il y a bien quelques cairns, mais la voie n'est
pas toujours très évidente. Les passages au milieu d'éboulis
alternent avec un sentier de gravillons glissants, puis ceux sont des roches
où mains et pieds adhèrent très bien mais qu'il faut
escalader à quatre pattes. Rares sont les passages où l'on
avance tranquillement, mis à part Eric, vraiment très à
l'aise partout, qui feint l'effort pour la photo. Il y a deux autres cheminées,
plus difficiles que la première, où des pitons de fer ont
été enfoncés dans la roche aux endroits stratégiques.
Nous
avons l'impression d'être presque au sommet : la pente s'adoucit et
s'arrondit. Fausse alerte, il y en a encore pour une demi-heure. La fin
est vraiment impressionnante : fatiguée comme je suis, avec les jambes
qui flageolent et la tête qui tourne un peu, j'avance presque en rampant
sur l'arête vive bordée de précipices de part et d'autre
qui mène au sommet. Enfin, c'est gagné ! La vue est formidable
avec ce temps clair : nous voyons distinctement tous les pics alentours
que nous nomme le guide, ainsi que les 7 lacs dispersés dans cette
vallée superbe.
Je
ne figure pas sur la première photo parce qu'il me faut un petit
temps de récupération indispensable pour entamer la descente
dans de bonnes conditions. Mis à part cette faiblesse toute féminine,
je suis aussi fière qu'eux d'être arrivée là.
Néanmoins, pour plus de sécurité, comme je suis vraiment
très fatiguée, je demande au guide d'être encordée
pour la descente. Cédric se moque de sa mère et dit que je
suis "en laisse". Je m'en fiche, je préfère ça
plutôt que de risquer une chute si je me trouve mal ou que mes jambes
se dérobent sous moi...
Il
faut ajouter un détail, c'est que nous ne descendons pas face à
la paroi, mais face à la pente, il ne faut pas avoir froid
aux yeux. Dans les cheminées, seuls Cédric, Mikel et Jean-Louis
s'encordent avec moi, Max, Eric et John dédaignent cette béquille.
Finalement, plus nous descendons, et mieux je me porte, je retrouve bientôt
mon indépendance de mouvement et avance tranquillement avec le guide
tandis que les autres avancent d'un rythme plus soutenu. Nous les retrouvons
au bord du lac de Pombie, les pieds dans l'eau, en train de jeter des miettes
aux petits poissons affamés. La fin de la randonnée n'est
qu'une formalité. Nous sommes à 6 heures du soir de retour
à la fourgonnette du guide qui nous ramènera dare-dare à
Bedous : quelle journée !


