(2 septembre 2000)

En
nous séparant la semaine précédente
à la fin de notre séjour en Aragon, nous avons convenu de nous retrouver le
samedi à Gavarnie pour effectuer l’ascension du Taillon, situé non loin de la
cascade au fond du cirque.
Ainsi,
à huit jours d’intervalle, nous avons pu voir les deux versants pyrénéens de
part et d’autre de la frontière franco-espagnole entre le tunnel de Bielsa et
la station de ski d’Artouste.
Il
est étonnant de constater une telle différence de climat sur une distance aussi
courte.
Dès
notre passage à la frontière à notre retour d’ Aragon,
nous avions pu voir le ciel bleu sur l’ Aragon et le plafond nuageux qui montait
vers Artouste. L’air s’était aussitôt saturé d’humidité et les senteurs de la
végétation nous avaient paru plus familières, de même que la couleur des pierres,
plus grise et plus terne.
A
notre arrivée à Gavarnie, nous étions inquiets. Nous avions décidé d’y passer
la nuit pour nous remettre de la fatigue de la semaine et des trois heures de
route et afin de nous lever moins tôt le lendemain. Il faisait frais, presque
froid, et le ciel nuageux paraissait immuable. Pourtant les prévisions météorologiques
soigneusement consultées au cours de la semaine étaient optimistes. Il n’était
pas question de faire un 3000 mètres sous la pluie ni dans le brouillard.
Pour
nous remonter le moral, nous sommes allés acheter notre pique-nique du lendemain
dans le village. Nous arrêtant à un kiosque engageant tenu par une jeune commerçante
aimable, nous avons goûté à tous les saucissons artistiquement disposés sur
l’étalage par catégories, avant de nous décider pour un lot de trois différents.
Faisant de même pour le fromage, nous avons « craqué » pour un délicieux
chèvre-brebis tendre et goûteux à la fois.
Désormais,
nous ne pouvions plus reculer, le déjeuner du lendemain était réparti dans les
sacs à dos : il ne manquait plus qu’un peu de patience . . . et de chance.
Sitôt
levés, Jean-Louis regarda par la fenêtre du couloir : apparemment, le ciel
était toujours bouché. Un peu avant huit heures, le reste du groupe qui avait
dormi à Lourdes nous rejoignit, chacun tâchant de montrer une bonne humeur expansive
et bruyante pour cacher l’inquiétude à l’idée que notre ballade pouvait être
compromise.
L’hôtelier
était pessimiste, le guide des autres clients de l’hôtel également. Nous commençâmes
à examiner la grande carte qui occupait tout un pan de mur dans l’entrée, pour
trouver une alternative et faire une promenade moins dangereuse si le temps
ne se levait pas, afin de ne pas avoir fait tout ce chemin pour rien.
Enfin,
nous résolûmes de partir pour le col de Boucharo, nous disant que, ma fois,
puisque nous étions là, autant valait mieux aller y voir de plus près.
Hourra !
A l’arrivée au parking, déjà pratiquement rempli de voitures, les nuages se
déchiraient et laissaient percer un soleil matinal déjà haut, entre les masses
mouvantes.
Tout
le monde s’équipa et nous prîmes une route condamnée par de gros rochers pour
interdire la circulation des voitures, marchant assez longtemps, jusqu’à un
col, puis nous commençâmes l’ascension proprement dite par un sentier accroché
à la montagne. Pendant une heure encore, Gavarnie resta cachée par les nuages,
tandis que progressivement se dégageait au-dessus de nous un ciel bleu merveilleux.
Nous
fîmes halte au gîte qui offre repas et hébergement à ceux qui parcourent les
chemins de grande randonnée sur plusieurs jours, et admirâmes le Vignemale,
le Taillon, la
brèche de Roland et maints autres sommets dont j’ai oublié le nom. Il y
avait encore des plaques de neige par endroit et la chaleur accumulée durant
notre effort s’évanouissait dans la fraîcheur de l’altitude.

Je
n’imaginais pas trouver une telle foule au cours de cette ascension. J’aurais
pu imaginer que j’accomplissais un exploit : escalader un pic de 3000 mètres
avec 1100 mètres de dénivelé à parcourir ! D’autant plus que les Pyrénées
donnent une sensation de haute altitude bien supérieure aux Alpes, à hauteur
équivalente, à cause de leurs vallées étroites et des flans escarpés aux pics
acérés.
Eh
bien, malgré que je sois (tout de même) la seule femme de notre petit groupe,
j’en ai croisé plus d’une sur le chemin, et souvent pas des plus jeunes ni des
plus sportives d’aspect. Enfin !
Il
est vrai que c’est une montagne particulière. Il n’y a qu’une étroite « fenêtre »
qui permette d’y monter sans équipement spécial. La neige la recouvre une grande
partie de l’année, il y a un glacier à traverser sur le parcours, certains passages
peuvent devenir dangereux en cas d’intempéries, et il doit être fort difficile
de marcher sans visibilité, en plein nuage (et sans intérêt aucun pour le paysage
rendu invisible).
Bref,
les Pyrénéistes formaient une file presque continue le long de la sente que
l’on pouvait ainsi bien visualiser, certains montant, comme nous, d’autres descendant
déjà, levés probablement avant l’aube et partis peut-être d’ Espagne, depuis
le
parc national d’ Ordesa ( au dessus de Torla
). La
brèche de Roland nous paraissait plus gigantesque encore, en comparaison
de la taille de ses visiteurs à ses pieds, se congratulant et admirant bruyamment
le paysage tout en se prenant mutuellement en photo.
L’effort,
pourtant réel, pour y parvenir, paraissait moins valeureux, et l’admiration
devant ce paysage de montagne aux reflets changeants au gré des passages de
nuées était quelque peu ternie parfois par ces exclamations importunes. Le silence
et la paix auraient été davantage de mise, accompagnés d'un certain recueillement,
pour en jouir parfaitement et s’imprégner de la sérénité du lieu.
Rien
n’est parfait.
Après
le refuge, nous avons poursuivi sur un chemin encore plus raide, où il fallait
monter en zigzaguant, en avançant sur des cailloux peu stables qui cédaient
et roulaient sous le pied. Nous nous arrêtions pour souffler, prenant prétexte
de laisser le passage libre à l’équipe descendante, et nous nous retournions
vers la vallée et le cirque rocheux, mesurant le chemin parcouru qui paraissait
minime en comparaison de l’effort déjà accompli pour arriver jusque là. Nous
apercevions le parking, en face, quasiment à portée, alors que nous marchions
déjà depuis plus de deux heures.
Arrivés
sur un méplat, nous avons observé de loin la traversée du glacier : quelqu’un
cherchait à couper par le haut et dût redescendre par glissades sur le chemin
balisé, s’apercevant de son erreur. Le glacier était recouvert d’éboulis détachés
par la sape répétée du gel et de l’érosion de la falaise qui le surplombait.
Tout
d’un coup, un bruit d’avalanche éclata, répercuté par l’écho dans le cirque,
et nous vîmes une roche se détacher et rebondir à plusieurs reprises sur le
glacier, avant de s’immobiliser un peu plus bas. Un instant auparavant, le promeneur
que nous avions vu s’égarer était passé au même endroit et aurait pu y trouver
la mort. Nous entendîmes encore quelques bruits de chutes, plus éloignés, puis
plus rien. La montagne n’est pas sans risque, même par beau temps.
Nous
profitons des haltes pour partager l’eau, les fruits secs (de délicieuses dattes
réhydratées et des abricots), et des gâteaux énergétiques. Il n’est pas question
pour Richard, guide et vétéran de notre expédition, de déjeuner avant d’être
arrivés au sommet du Taillon !
Sans
doute que Cédric, venu avec son voisin et ami Mikel, (seuls enfants de notre
équipée) a négligé de s’alimenter suffisamment. Passée la brèche, son humeur
se détériore brusquement, il a mal à la tête et souffre de nausées. L’effort
intense et prolongé, conjugué à l’altitude, ont eu raison d’une partie de son
énergie, il doit souffrir d’hypoglycémie. Fort heureusement, il peut continuer
et arrive, lentement et bon dernier, au sommet, où le pique-nique lui redonne
une telle santé qu’il redescendra, sautant comme un cabri, toujours devant,
jusqu’à la voiture.
Nous
ne cessons d’admirer le paysage. Passés du côté espagnol, nous apercevons en
contrebas la vallée d’Ordesa et son
cirque de Cotatuero, le village de Torla, des montagnes aux formes curieuses,
et depuis le sommet du Taillon, nous apercevons même le lac de Puy de Cinca
où nous avons passé de si bons moments la semaine précédente durant notre séjour
en Aragon.
Les
cœurs ont été mis à rude épreuve. Le dernier tronçon est parcouru au ralenti,
à petits pas comptés, et tous les moyens sont bons pour se motiver. Bien sûr,
Richard, Max, Jean-Louis Bessou, Jeannot et Mikel sont devant, Cédric à l’arrière,
et entre les deux groupes se trouvent moi-même, talonnée par Jean-Jacques, suivi
de Jean-Louis.
Ce
dernier commence à évoquer tout ce qu’il aimerait manger ou boire, une fois
arrivé en haut du Taillon. Jean-Jacques fait chorus et j’ajoute des plats de
mon cru : toutes les nourritures terrestres et boissons divines défilent,
plus alléchantes les unes que les autres ! Il faut ce qu’il faut, quand
le corps ne veut plus avancer, l’esprit doit prendre la relève, même par des
moyens vulgaires.
A
notre arrivée au sommet, Richard reprend pour nous la description des sommets
environnants avec son enthousiasme habituel. Il déchante lorsque nous lui avouons
les moyens que nous avons utilisés pour nous motiver à arriver au but !
Le principal, c’est le résultat, non ?
Après
un déjeuner tardif mais reconstituant, bien arrosé du vin blanc moelleux de
Jean-Jacques et du rosé de Richard, nous repartons en contournant la montagne
par la face nord, avec un à-pic vertigineux sur notre gauche et un passage des
plus périlleux (heureusement que j’ai fait une petite sieste, allongée au sommet,
emmitouflée dans mes deux pulls et un grand k-way blanc, le pantalon enfilé
sur le short et les chaussettes de ski par-dessus, montant jusqu’au genou, chaussures
de montagnes ôtées).
Puis
nous repassons au soleil et observons des grimpeurs qui passent le long du « Casque »
en s’aidant d’une chaîne fixée à la paroi et disparaissent dans une « cheminée »
qu’ils escaladent, raccourci pour atteindre plus rapidement cet autre sommet,
à condition d’avoir cordes et mousquetons, harnais et piolets.
Je
préfère admirer les circonvolutions des rapaces
qui jouent avec le vent et font des acrobaties dans les airs, virant sur une
aile et dérapant à toute vitesse.
La
brèche de Roland de nouveau franchie, nous entreprenons une descente périlleuse
sur les éboulis qui dérapent sur la surface lisse du glacier, glissant plutôt
que marchant, craignant à tout instant de provoquer une chute de pierres sur
ceux qui sont en contrebas. Quelqu’un d’ailleurs dérape et sa chute est accompagnée
de rires et de quolibets.
Il
y a toujours autant de monde qui monte, tandis que maintenant nous allons en
sens inverse, alors que les nuages s’accumulent de nouveau et que le soir descend.
Je trouve qu’ils prennent des risques inconsidérés. Les derniers que nous croisons
sont chargés du gros sac à dos des randonneurs, ils ont dû réserver pour la
nuit dans le gîte.
Nous
arrivons épuisés mais heureux aux voitures, conscients de nous être une fois
de plus un peu dépassés, et d’avoir apprécié d’autant plus ce cadre naturel
magnifique que nous l’avons mérité par notre effort et physique et de volonté.
Partis vers les neuf heures du matin du parking, nous sommes redescendus aux
alentours de dix-huit heures. Nous rejoignons Jonathan et Archange qui se sont
bien occupés en nous attendant : ils ont un peu marché dans le cirque de
Gavarnie, puis sont allés visiter la volerie des aigles à Beaucens qui a autant
enthousiasmé la grand-mère que son petit-fils.
Nous
terminons la soirée chez Jean-Louis Bessou à Hasparren, où Elisabeth nous a
préparé melons, pastèques, omelettes et charcuteries variées, et nous discutons
déjà de la future randonnée, dans quinze jours. Que l’attente sera longue d’ici
là . . . !