Le pic d'Anie
Richard
veut retourner au pic d'Anie depuis des mois, puisque nous avons manqué
de chance et n'avons eu aucune vue depuis le sommet la dernière fois
que nous en avons fait l'ascension. Ce matin, on aperçoit par intermittence
les montagnes du cirque de Lescun qui font face au village et quelques trouées
de ciel bleu. Branle-bas de combat ! Nous réveillons les enfants,
préparons pique-nique et petit déjeuner, montons dans les
voitures et nous rendons au centre de vacances L'Abérouat, point
de départ de la balade. Le pic d'Anie est le point culminant du Pays
basque, que les Béarnais revendiquent, laissant l'Auñamendi
aux Basques. Bref, c'est une haute montagne, et en plus, il faut faire une
longue marche d'approche par un très joli sentier boueux à
souhait à travers la forêt. Elisabeth a du mal ce matin, et
nous l'attendons un long moment pour la soutenir et la distraire : en couple
ou en famille, chacun s'écoute davantage et l'ambiance en pâtie
parfois. Par contre, quand on bavarde, on prend moins de peine et le rythme
s'accélère sans y prendre garde car on sent moins la fatigue.
C'est la magie du groupe...
Les
enfants n'ont pas de problème et Richard les mène, loin devant.
Ils sont déjà à la bergerie à nous attendre
en regardant les vautours perchés sur une colline toute proche. Nous
traversons la terre piétinée et malodorante du lieu de rassemblement
des moutons, cerclé de barbelés, et évitons les orties
dans le pré voisin en passant entre les vaches. Un jeune berger à
lunettes chaussé de hautes bottes de caoutchouc avance à grand
pour mener les moutons aux alpages supérieurs, aidé de son
chien. Nous le suivons et comprenons bientôt pourquoi les vautours
sont posés en si grand nombre : un mouton est mort et sa dépouille
gît dans un creux du terrain. Nous nous éloignons un peu et
nous retournons pour les observer. Ils prennent l'un après l'autre
leur envol, planent un moment en larges courbes silencieuses et s'abattent
sur la charogne.
C'est
alors que nous voyons un spectacle comme nous n'en avons encore jamais vu.
C'est la curée. Les vautours poussent des cris et se donnent des
coups de becs en se disputant la place près de leur repas. L'un attaque
par le ventre et les parties tendres, l'autre par les yeux afin d'extraire
le cerveau. Bientôt, il n'y en a plus qu'un qui mange, ce doit être
le "chef", il s'est battu en agitant largement ses ailes afin
d'affirmer sa suprématie. Les jeunes, quant à eux, ne se sont
même pas encore déplacés et patientent sur les hauteurs
voisines que les anciens soient rassasiés. Un promeneur accompagné
d'un chien les dérange et les vautours s'envolent. Nous nous installons
un peu en amont, toujours en vue des vautours, pour continuer à les
observer tout en déjeunant. Le chien, attiré par l'odeur,
goûte également au mouton et se met à tirer sur les
tripes, déplaçant la bête. Mis à part quelques
jeunes, les vautours ont disparu. Lorsque le chien s'en va, un moment s'écoule
avant qu'ils ne reviennent, surgis de nulle part.
Nous
les laissons à leur curée et continuons notre progression
vers le sommet encore invisible en laissant les filles (Ana, Manon et Nora)
qui descendront tranquillement en nous attendant. Le sentier devient plus
escarpé, la montagne est couverte de fleurettes, même au milieu
du chaos de roches grises au pied de l'Anie, dans chaque anfractuosité,
dans les graviers, et même accrochées à la rocaille.
Le temps n'est pas trop désagréable, suffisamment frais pour
ne pas rendre la progression trop pénible, avec une vue dégagée
et des nuages mobiles qui dégagent par instants de larges pans de
paysage. Le vent souffle de plus en plus au fur et à mesure que nous
montons, mais nous avons moins froid en haut que la dernière fois.
Nous réussissons à voir le fond de la vallée, avec
Lescun, les montagnes environnantes (par fragments intermittents) et une
mer de nuages au-dessous de nous comme si nous étions en avion :
c'est magnifique et magique, beauté fugace que nous guettons pour
la perdre aussitôt.
Nous
restons un long moment, envoûtés, puis Richard sort le ballon
de Sammy (qui a emporté également d'autres trésors,
comme le frisbee et la play station, poids qui l'encombrent rapidement et
dont son père devra se charger), et des passes sont échangées
au risque d'envoyer le ballon dans le prépice qui nous cerne de toute
part : Sammy est très inquiet. Enfin, nous entamons la longue descente.
Une
petite marmotte dresse son museau derrière des rochers. Christine
a mal au genou et, lors d'un moment d'inattention dû à la fatigue,
elle trébuche et dévisse, roulant sur plusieurs mètres
en se cognant aux rochers. Heureusement, il y a plus de peur que de mal
: elle s'en sort avec quelques contusions et un gros hématome au
ventre. Jeannot, affolé, est remonté en un éclair et
respire avec difficulté.
Christine,
au lieu de vérifier qu'elle n'a rien de cassé, le rassure
d'une voix tranquille. Après une pause, nous reprenons la descente
et Richard accélère avec les enfants, pressé de retrouver
les trois filles. Cédric, avec l'énergie de ses 14 ans, termine
le trajet en courant et arrive 20 minutes avant Richard à la voiture,
et très fier de son exploit. Quant à Eric, il préfèrera
parcourir en courant les six kilomètres de route qui séparent
l'Abérouat de Lescun, "afin de détendre ses muscles",
et il arrivera avant nous au gîte ! L'arrière-garde arrivera
par contre cahin-cahat vers neuf heures du soir : quelle journée
!


