Le mage
Le
temps ne s'améliore pas : Lescun est en plein dans les nuages. Richard,
Max et Eric partent faire les courses à Oloron tandis que nous nous
reposons de notre excursion aragonaise. Les enfants font la grasse matinée
et les adultes lisent, jouent au Master Mind ou font la cuisine. Quant à
moi, je suis à mon ordinateur et j'écris. Dans l'après-midi,
nous partons en petit comité visiter l'hôpital des pèlerins
de Saint Jacques de Compostelle, nouvellement restauré, à
Borce. Il s'agit d'une ancienne petite chapelle à laquelle est accotée
un bâtiment servant encore de gîte pour les pèlerins
actuels. L'intérieur, très dépouillé, comporte
des panneaux explicatifs suspendus aux murs que l'on peut déchiffrer
en écoutant des chants grégoriens. L'enregistrement commence
par le son d'une cloche auquel se superposent progressivement les chants,
comme si les pèlerins étaient en train d'arriver de très
loin. On s'y croirait, et d'ailleurs, nous pensons un moment qu'un office
se déroule dans les environs. Puis les chants prennent du volume
et nous réalisons qu'ils émanent de hauts-parleurs invisibles.
Ils sont très prenants et je resterais bien indéfiniment ici,
saisie par la magie de l'ambiance de ferveur recréée pour
nous. Le sol, pavé de galets de rivière harmonieusement disposés,
s'ouvre à un endroit pour laisser voir les restes du moule qui a
permis de fabriquer la cloche de bronze.
Ensuite,
comme Jeannot et Christine ne le connaissent pas, nous nous promenons de
nouveau sur le chemin de la mâture, toujours aussi spectaculaire,
en amont du village en direction du col du Somport. Max et Eric traînent
derrière, repérant à l'aide de leur "bréviaire"
les voies d'escalade dont les noms gravés dans la roche sont évocateurs
comme par exemple "Astérix et péryl". Jean-Louis
B. progresse lentement, vérifiant de temps en temps en y passant
la main la présence rassurante de la muraille de roche grise à
sa gauche pour ne pas se laisser entraîner dans le vide vertigineux
qui plonge vers le torrent qui gronde très loin en contrebas. Nous
sommes au-dessous du plafond nuageux qui enfouit Lescun dans son opacité
cotonneuse et le ciel se déchire par moment pour laisser passer quelques
rayons de soleil. Richard répète, comme une antienne : "Demain,
s'il fait beau, nous irons tous au pic d'Anie !".
Pendant que nous effectuons ces deux petites excursions, Jean-Louis fait un footing avec les trois ados, John, Mikel et Cédric. Ils se perdent un peu et courent au total deux heures (un peu plus pour J-L, un peu moins pour les jeunes) et accourent à notre rencontre pour nous dire qu'ils ont fait 20 kilomètres ! Nous sommes incrédules, d'autant qu'ils sont tous douchés et paraissent frais comme des gardons. Nous songeons à une supercherie, ou, au moins, à une large surévaluation de l'exploit (car il ne s'agit pas d'un parcours sur du plat, mais tout en montées et descentes et J-L n'a jamais parcouru pareille distance puisqu'il s'était inscrit au demi-marathon de Béhobie-Saint Sébastien et n'avait pu le faire à cause d'une déchirure musculaire). Max et Eric prennent la carte et tâchent de retrouver leur itinéraire pour l'évaluer : étude faite, il semblerait que ce ne soit "qu'une douzaine" de kilomètres (ce qui n'est déjà pas si mal). En tout cas, John aura dépassé ses capacités car il a trop mal aux genoux le lendemain pour participer à la balade et restera seul à garder le gîte.
Pendant
les courses du matin, Richard a eu l'idée d'une animation pour la
veillée. Dès le dîner avalé, nous poussons tous
les meubles pour ménager un vaste espace, scène au centre
de laquelle Richard, "le mage", se place, avec son assistant Eric,
derrière une table basse. Ce dernier nous a préalablement
distribué des petits rectangles de papier sur lesquels nous avons
dû inscrire "en majuscules et très distinctement"
des noms de pays pendant que le mage se concentrait hors de la pièce.
Nous les avons soigneusement pliés, il les a récupérés
et maintenant, le mage doit, par télépathie, deviner leur
contenu.
L'ambiance
est électrique et la mise en scène parfaite. Petits et grands,
dubitatifs, examinent suspicieusement tous les faits et gestes des deux
protagonistes, tâchant de détecter la supercherie. Les questions
fusent et les deux animateurs réfutent une à une les hypothèses
émises : "C'est la lumière derrière ! On voit
le texte par transparence ! Ceux sont les gestes d'Eric, il y a un code
entre eux quand il tend les papiers pliés vers Richard avec insistance,
et qu'il avance le pied ! Du morse peut-être ? Montrez les papiers
qui sont sur la table, ce ne sont pas les mêmes ! ..."
Rien
n'y fait, personne ne trouve, même Jean-Louis qui s'est avancé
tout près d'eux à l'angle de la cheminée pour mieux
les surveiller. Chacun écoute, médusé, les réponses
(presque) toutes justes du mage qui fait un cinéma pas possible pour
montrer les difficultés à se concentrer : il joint les mains
en une invocation muette aux esprits, saisit sa tête entre les mains
et la secoue d'un air torturé, se penche en avant en se balançant
puis tend les bras vers le ciel, soudain inspiré, tandis qu'il dévoile
les réponses progressivement, pour faire durer le plaisir et laisser
planer le doute sur la solution finale : "Je vois un pays situé
très loin, sur le continent sud-américain, immense, très
chaud, on y danse la samba, c'est... LE BRESIL !" Il se tourne vers
l'assistance et demande : "Quelqu'un a-t-il bien marqué le Brésil
sur sa petite feuille de papier ? Qui est-ce ? Qu'il lève la main
!" Et, l'un après l'autre, nous confirmons la justesse de ses
réponses - sauf Jean-Louis qui a écrit Zimbabwé avec
une mauvaise orthographe et une calligraphie tellement tourmentée
que le mage s'est trompé -.
Comme
personne n'a trouvé le "truc", nous recommençons
avec des noms d'animaux cette fois, mais rien n'y fait, leur spectacle est
très bien préparé et nous devons nous coucher, l'esprit
empli de doute. Les enfants discutent ferme entre eux, échangeant
leurs hypothèses, et les adultes en font autant. Chacun se tourne
vers Richard, imperturbable et goguenard, puis, en désespoir de cause
vers Eric, jugé le maillon faible, mais ils nous laissent "mariner"
et nous promettent de nous donner la solution le lendemain. Il faut donc
dormir, et nous retrouvons nos lits. Sammy monte au dernier étage,
suivi de près par sa soeur Anna, et se précipite vers son
père : "Papa, je n'ai pas trouvé, mais je fais semblant
de savoir !" Anna essaie de faire du charme à son père
pour être la seule à détenir la solution. Enfin, tout
le monde finit par se coucher et se calmer...


