Il
ne fait pas très chaud pour un mois de juillet, et le ciel est nuageux,
c'est la raison pour laquelle nous préférons ne pas aller trop
haut pour ne pas nous retrouver en plein brouillard. Le sentier est raide
dès le départ : il serpente d'abord au milieu de buissons de
buis odorant, de noisetiers et genévriers, puis dans un bois de hêtres
aux branches étagées. Nous longeons un canyon creusé
par un petit torrent. J'observe la paroi opposée aux larges alvéoles
rondes creusées dans la roche par l'action des galets au cours des
siècles passés et les strates dénudées aux stries
colorées, plissées par la poussée de la plaque africaine
il y a des millions d'années, au moment de la formation de la chaîne
des Pyrénées. Si j'étais géologue, je pourrais
lire dans ce canyon l'histoire de la Terre... Nous grappillons des fraises
des bois à peine mûres à cette altitude et surtout des
myrtilles délicieusement douces et juteuses. Max et Richard en ont
les mains noires à force d'en manger par dizaines en nous attendant
!
Richard,
lors de la classe verte à Peyranère avec ses élèves,
a appris que des ours fréquentaient ce col et qu'on pouvait en déceler
le passage aux traces de griffes sur les troncs d'arbres. Comme il a plu et
que le sol est détrempé, nous croyons voir l'empreinte d'une
patte de plantigrade sur notre sentier : il serait donc passé peu de
temps auparavant ?! Nous regardons autour de nous et laissons passer Elisabeth
devant, dans le doute, pour occuper un moment le fauve pendant que nous fuirons
! Nous ouvrons une barrière et débouchons sur les estives, vallée
encaissée couverte de prairies fleuries et parcourue de ruisselets.
Des moutons dorment encore dans un enclos près d'une bergerie sur notre
droite. Quelques cochons fouinent alentour. Tandis que nous progressons vers
le col, très haut entre les crêtes, je guette parmi les rochers
épars, espérant découvrir des marmottes. A la place,
je distingue, immobiles, trois paires d'oreilles. Affûtant mon regard,
je découvre étonnée trois ânes blottis en une masse
grise semblable à une roche informe. A l'écart, une tâche
blanche attire l'attention de Jean-Louis B. : en voilà un quatrième,
il est albinos ! Comme quoi, les ânes aussi sont racistes...
Un
autre troupeau s'écoule de la deuxième bergerie située
plus en altitude comme une lave blanche qui progresse le long d'une sente
invisible, se resserrant en file indienne dans les passages étroits.
Puis, après s'être égayé sur un méplat,
il disparaît derrière la montagne. Des cris déchirants
éclatent dans le vallon, accompagnés des hurlements du berger.
Nous sommes le 14 juillet : s'agit-il du sacrifice d'un porc pour la fête
nationale ? Il a une sacrée défense sonore : nous l'entendons
protester encore longtemps, pendant que nous progressons en nous retournant
de temps à autre pour admirer le paysage. La vallée est moins
isolée et plus riante que celle que nous avions découverte l'an
passé après le chemin de la mâture vers le col d'Ayous,
et nous apercevons dans le lointain le village et la plaine. Max photographie
les fleurs les plus remarquables, et nous progressons dans des senteurs humides
parfois embaumées d'effluves de serpolet écrasé sous
nos semelles épaisses.
Richard
nous avait "vendu" cette balade en nous disant qu'il s'agissait
d'une petite Rhune, à peine 900 mètres de dénivelée.
En fait, si nous y ajoutons le petit sommet après le col d'où
nous pourrons admirer les vues plongeantes de part et d'autre des vallées
d'Aspe et d'Ossau, cela fait bien 1 163 mètres de dénivelée,
et je le sens dans les jambes (et Elisabeth à son souffle). Nous passons
notre temps à enlever puis remettre nos sweatshirts et k-ways en fonction
des bourrasques de vent irrégulières et des apparitions fugitives
du soleil entre les nuages. Au sommet, je manque de tomber, bousculée
par les rafales, et j'apprécie mes deux bâtons qui me stabilisent
tandis que j'escalade l'éperon rocheux pour rejoindre le groupe de
tête confortablement installé à l'abri du vent au milieu
de buissons de rhododendrons sauvages. Nous partageons des figues sèches
en surveillant la progression d'Elisabeth, encouragée et soutenue moralement
par Jean-Louis B., puis les rejoignons au col pour une
photo
commémorative avant d'entreprendre la longue descente. A l'approche
de la bergerie, de nouveaux cris de souffrance emplissent l'air et me dérangent
profondément. Ce n'est pas possible que ce soit toujours le même
cochon que ce matin, on dirait qu'on torture des animaux. Je pense tout d'un
coup qu'il s'agit peut-être d'une ânesse qui peine à mettre
bas. Comme c'est très isolé ici, peut-être que personne
ne peut lui faire de césarienne pour la soulager ? Je souffre rien
que d'y penser et tâche d'observer les alentours de la bergerie dont
les moutons ont été éloignés, emmenés sur
les hauteurs voisines, afin de détecter une agitation. Effectivement,
en nous rapprochant, nous voyons des silhouettes se déplacer autour
d'un cabanon. En fait, c'est bien un cochon qui hurle et se défend,
et les gens équipés de longs bâtons le dirige avec prudence
tandis qu'il tâche de s'esquiver. Il semblerait que les animaux soient
pris les uns après les autres pour leur faire je ne sais quoi, puis
relâchés à l'extérieur de l'enclos.
Jean-Louis
B. suggère qu'il s'agit d'une opération de castrage des porcs.
En tout cas, ils n'apprécient pas le traitement qu'on leur inflige
à vif et sans anesthésie et protestent bruyamment. Près
de notre voiture est garée une bétaillère : il y a donc
bien un spécialiste qui est venu aider le berger pour s'occuper des
porcs.
Nous faisons halte à Accous pour nous renseigner une nouvelle fois sur la possiblité d'effectuer un baptême de parapente avec des moniteurs en binôme et prenons rendez-vous pour le lendemain matin de bonne heure : les enfants seront contents, ils attendent cela avec impatience et m'avaient déjà interrogée pour savoir comment cela se passerait.


