Sommaire
| ConfĂ©rence Ă Â Aci Gasconha, centre culturel Tivoli dâAnglet, suite au voyage aux USA effectuĂ© par Marie-Jeanne, Jean-Bertrand, JoĂ«lle, Jean-Louis et Cathy de la SociĂ©tĂ© dâAstronomie Populaire de la CĂŽte Basque et des amis californiens de Marie-Jeanne, Candi et Robert. |
Voyage au Far-West: lâEurope sous le prisme de lâAmĂ©rique
Le 21 aoĂ»t 2017, une Ă©clipse (occultation) de soleil Ă©tait visible aux Ătats-Unis dâAmĂ©rique. Elle ne durait que deux minutes et quelques, jâai donc eu le temps, durant la quinzaine de jours quâa durĂ© notre sĂ©jour, de parcourir avec mes compagnons de voyage prĂšs de 3000 miles, soit plus de 4000 km en voiture, en visitant au passage quelques parcs naturels. Pourquoi vous en parler aujourdâhui ? Jâai pour habitude de photographier tous les panneaux dâinterprĂ©tation rĂ©digĂ©s Ă lâattention du public pour les lire plus tard, de retour chez moi. Fort instructifs, ceux des trois Ătats que nous avons parcourus, lâUtah, le Wyoming et lâIdaho, offrent un tableau dĂ©taillĂ© de lâimpact de la colonisation europĂ©enne sur la nature nord-amĂ©ricaine et les transformations qui en ont rĂ©sultĂ©. Pour ma part, jâai essayĂ© de faire le travail inverse: au regard de ce qui sâest produit, que pouvons-nous apprendre sur nous, les EuropĂ©ens ? Quelles sont les constantes de notre comportement qui apparaissent, comme grossies Ă la loupe, Ă lâexamen de nos anciennes colonies nord-amĂ©ricaines ?
Je vais articuler mon enquĂȘte autour de trois thĂšmes : la forĂȘt, lâeau, la biodiversitĂ©, que je vais aborder sous la forme de petites anecdotes.
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SOMMAIRE
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| Voyage au Far-West: lâEurope sous le prisme de lâAmĂ©rique |
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| 1/ | La forĂȘt | |
| 1a- | LâĂ©change colombien : Plantes, animaux domestiques⊠et microbes | |
| 1b- | Ebenezer Bryce | |
| 1c- | Civilisations et déforestation en Europe | |
| 1d- | Colonisation et dĂ©forestation aux Ătats-Unis dâAmĂ©rique | |
| 1e- | Pourquoi des parcs nationaux ? | |
| 2/ | Lâeau | |
| 2a- | Colorado River: une ressource en eau inépuisable ? | |
| 2b- | Une gestion collective ? John Wesley Powell et les Mormons | |
| 2c- | John Locke: Travail et propriété | |
| 2d- | Adam Smith: Le dogme libéral | |
| 2e- | Irrigation, croissance de la population humaine et de son cheptel | |
| 2f- | Elinor Ostrom: La gouvernance des biens communs | |
| 3/ | La biodiversité | |
| 3a- | La culture Fremont | |
| 3b- | Les Shoshone-Bannock | |
| 3c- | Le loup et le castor | |
| 3d- | Bisons et Indiens | |
| 3e- | Braconnage du bison au Yellowstone | |
| 3f- | Le bison, la vache et le lapin | |
| 3g- | Incendies: Peuplier tremble américain, Pin ponderosa | |
| 3h- | Lâherbe et lâarmoise | |
| 3i- | La forĂȘt, capteur de CO2 des Ă©nergies fossiles | |
| 3j- | La génération spontanée, les extrémophiles | |
| Conclusion | ||
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La forĂȘt
LâĂ©change colombien : Plantes, animaux domestiques⊠et microbes
En premier lieu, je vais vous parler de la forĂȘt. Pourquoi les EuropĂ©ens racontĂšrent-ils que lâAmĂ©rique Ă©tait un continent quasiment vierge et sauvage ? Les historiens lâexpliquent par le fait que, dĂšs les premiers contacts et en lâespace de 100 Ă 150 ans, les AmĂ©rindiens furent dĂ©cimĂ©s par des maladies venues dâEurope contre lesquelles ils nâavaient aucune dĂ©fense immunitaire : variole et rougeole, oreillons, coqueluche, grippe, varicelle, typhus, rhume.
Leur disparition Ă©branla lâĂ©quilibre Ă©cologique et Ă©conomique des deux continents. Les Ă©cosystĂšmes perturbĂ©s virent la forĂȘt regagner du terrain et les animaux autrefois chassĂ©s augmenter en nombre. Par ailleurs, le manque de main dâĆuvre fut une des causes de lâinstauration du trafic triangulaire entre lâEurope, lâAfrique et les AmĂ©riques, les esclaves africains Ă©tant plus rĂ©sistants aux maladies dont mouraient les AmĂ©rindiens. DâAfrique, deux nouvelles maladies furent ainsi introduites vers 1650, la malaria et la fiĂšvre jaune.
Ayant quittĂ© une Europe oĂč les forĂȘts nâĂ©taient plus que clairsemĂ©es, oĂč les grands prĂ©dateurs tels que le loup, le lynx, lâours avaient Ă©tĂ© pratiquement Ă©radiquĂ©s et les grands herbivores comme les cerfs cantonnĂ©s dans les montagnes, les colonisateurs avaient dĂ» avoir lâimpression de pĂ©nĂ©trer au paradis, dans une nature inĂ©puisable. Comment imaginer quâen quelques dĂ©cennies Ă peine ces forĂȘts immenses, ces troupeaux innombrables de bisons et de cerfs, ces prairies Ă perte de vue, toute cette profusion arriverait Ă sâĂ©puiser ?
Lâintroduction de nouvelles cultures et dâanimaux domestiques contribua presque autant que les maladies Ă bouleverser lâĂ©quilibre biologique, Ă©conomique et social. Les colons introduisirent des cĂ©rĂ©ales europĂ©ennes, des plantes mĂ©diterranĂ©ennes et des plantes originaires du sud ou du sud-est asiatique. Le lama et lâalpaca des Andes Ă©taient les seuls animaux domestiquĂ©s (8%). Les 23 autres espĂšces de mammifĂšres* pesant plus de 45 kg Ă©taient rĂ©tives Ă la domestication. Par contre, parmi les 72 grandes espĂšces animales eurasiennes, 13 ont pu ĂȘtre domestiquĂ©es (18%).
Ainsi, alors que les AmĂ©rindiens cultivaient une grande diversitĂ© de plantes avant 1492, ils avaient peu dâanimaux domestiques, si ce nâest des chiens, des dindes et des cochons dâInde. Lâintroduction du cheval rĂ©volutionna Ă partir du 18e-19e siĂšcle le comportement des Indiens des Grandes Plaines qui dĂ©laissĂšrent leurs cultures pour se consacrer Ă la chasse au bison, devenue beaucoup plus facile. A lâinverse, le reste du monde bĂ©nĂ©ficia beaucoup de lâapport de plantes nourriciĂšres issues des deux AmĂ©riques. Sâil ne sâĂ©tait pas produit, lâaugmentation de la population aurait certainement Ă©tĂ© plus lente. Aujourdâhui, un tiers de la nourriture mondiale est originaire des AmĂ©riques.
Ebenezer Bryce
Bryce Canyon est le premier site naturel que nous visitons en Utah, au sud de Salt Lake City, la âville du lac salĂ©â. Voici la traduction du texte figurant sur un panneau âdâinterprĂ©tationâ dont la teneur mâa amenĂ©e Ă rĂ©flĂ©chir sur les effets de la colonisation europĂ©enne en AmĂ©rique du Nord :
âLes gens ont changĂ© lâaspect de Bryce Canyon pendant plus dâun siĂšcle. Dans les annĂ©es 1870, les colons faisaient pĂąturer un grand nombre de vaches et de moutons sur les prairies luxuriantes du plateau. Les forĂȘts furent abattues pour construire les villes voisines. BientĂŽt le castor, le loup, le carcajou et lâours grizzly disparurent de la rĂ©gion.â
âUne fois le parc Ă©tabli en 1923, des routes, des sentiers et des terrains de camping furent amĂ©nagĂ©s pour rĂ©pondre Ă la demande du nombre croissant de visiteurs. Maintenant, lâimpact humain est devenu Ă©vident au simple regard.â
Ces rĂ©flexions sont intĂ©ressantes : elles montrent le chemin parcouru depuis lâĂ©poque des premiĂšres colonisations jusquâĂ aujourdâhui et lâĂ©volution considĂ©rable des mentalitĂ©s â au moins au sein des Ă©quipes gĂ©rant les parcs nationaux. Nous avons tous en mĂ©moire les westerns qui magnifiaient lâĂ©popĂ©e de la conquĂȘte du Far-West et leur parodie dans les bandes dessinĂ©es de Lucky Luke. Ils illustraient les combats entre les cowboys â câest-Ă -dire des Ă©leveurs de bĂ©tail europĂ©ens ou dâorigine europĂ©enne â et les Indiens, souvent caricaturĂ©s en guerriers sanguinaires. Ces films avaient aussi pour thĂšmes les problĂšmes posĂ©s par la transhumance Ă travers des terres qui devenaient des propriĂ©tĂ©s privĂ©es clĂŽturĂ©es par plusieurs rangs de fil de fer barbelĂ©. Ils Ă©voquaient la concurrence entre les Ă©leveurs de bovins et de moutons, la construction du chemin de ferâŠ
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Les forces naturelles dâĂ©rosion toujours Ă lâĆuvre aujourdâhui sont trĂšs puissantes. Dans cette rĂ©gion du plateau du Colorado, lâĂ©rosion est due Ă la succession, sur des millions dâannĂ©es, de changements climatiques naturels, de soulĂšvements et dâeffondrements de la croĂ»te terrestre. Cela a abouti Ă la formation du âGrand escalierâ (the Grand Staircase). Le Bryce Canyon se trouve sur sa partie supĂ©rieure, creusĂ© dans les strates gĂ©ologiques les plus rĂ©centes, Ă lâopposĂ© du Grand Canyon du Colorado. Quant aux cheminĂ©es de fĂ©es, appelĂ©es âhoodoosâ, elles rĂ©sultent surtout de la combinaison du vent, de lâeau et de lâĂ©rosion par le gel.Â
Quelle peut ĂȘtre lâimportance de lâimpact des activitĂ©s humaines ? Prenons lâexemple dâEbenezer Bryce, dont le canyon porte le nom. Il naquit en 1830 en Ăcosse oĂč, trĂšs jeune, il devint charpentier de marine. Il se convertit au mormonisme et fit partie du flot de gens qui migra en 1847 en Utah. AprĂšs les deux guerres menĂ©es par les pionniers contre les Indiens Shoshones Ute, Paiute et les Navajos, Walker War (1853â54) et Black Hawk War(1865â68), ces derniers furent relĂ©guĂ©s dans des rĂ©serves. Bryce fit partie de la nouvelle vague de colonisation qui toucha cette rĂ©gion du sud de lâUtah dans les annĂ©es 1870. Dans les annĂ©es 1880, il quitta la Pine Valley (« VallĂ©e des pins ») pour aller vivre Ă Clifton dans la Paria Valley. Il construisit une route qui permettait de transporter vers la vallĂ©e le bois extrait des forĂȘts du plateau Paunsaugunt dont la bordure orientale est formĂ©e par les Pink Cliffs, les falaises roses. Il rĂ©alisa Ă©galement un systĂšme dâirrigation qui amenait lâeau des collines vers les cultures des vallĂ©es attenantes.
Sâil exploite les forĂȘts si loin de Salt Lake City, câest parce que, dĂ©jĂ Ă cette Ă©poque, donc seulement trente ans aprĂšs lâarrivĂ©e des pionniers mormons, une grande partie de lâUtah est si dĂ©forestĂ©e â particuliĂšrement autour de Salt Lake City â quâil faut importer du bois des Ătats voisins pour couvrir les besoins qui ne cessent dâaugmenter. Sur le fragile Plateau Paunsaugunt au climat semi-dĂ©sertique, avant lâarrivĂ©e des colons, les Indiens PaĂŻutes ne pratiquaient quâune chasse et une cueillette saisonniĂšres, leur impact Ă©tait bien minime en comparaison.Â
Civilisation et déforestation en Europe
La dĂ©forestation nâest pas un fait nouveau. Depuis le NĂ©olithique, elle a accompagnĂ© lâhomme presque partout oĂč il sâest sĂ©dentarisĂ©, et les activitĂ©s agricoles en restent encore aujourdâhui la principale cause, suivies de prĂšs par le besoin en bois de chauffage. Voici les rĂ©sultats dâune simulation rĂ©alisĂ©e par une Ă©quipe scientifique suisse sur lâĂ©volution des forĂȘts du bassin mĂ©diterranĂ©en et de lâEurope au cours des 6000 ans prĂ©cĂ©dant la RĂ©volution industrielle.
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Terres arables (rouges) Terres propices Ă lâĂ©levage (vertes) Proportion de 0% Ă 100% |
Durant toute cette pĂ©riode, soit depuis 4000 avant notre Ăšre, ce sont les humains qui ont Ă©tĂ© le principal facteur des changements de la couverture du sol et de son usage. La rĂ©partition de la population par rĂ©gion est modulĂ©e, dâune part en fonction de la qualitĂ© des terres arables, les meilleures sur les schĂ©mas ci-dessus, du point de vue du sol et du climat Ă©tant les plus rouge foncĂ© sur la premiĂšre carte, et dâautre part selon la possibilitĂ© climatique de pratiquer lâĂ©levage, les zones les plus propices Ă©tant les plus vert foncĂ© sur la seconde carte. Lorsque la densitĂ© de la population augmente dans un endroit donnĂ©, la surface de sol nĂ©cessaire Ă ses besoins augmente Ă©galement. PremiĂšrement, la croissance de la population stimule lâextension de terres arables pour accroĂźtre la nourriture, ce qui induit la dĂ©forestation. DeuxiĂšmement, cette croissance dĂ©mographique engendre une plus grande exploitation des produits forestiers, tels que le bois pour lâĂ©nergie et les matĂ©riaux de construction, ce qui a pu amener Ă un dĂ©clin global de la forĂȘt environnante. Cette pression dĂ©mographique a pu ĂȘtre soulagĂ©e par la migration, le commerce et la prĂ©sence de ressources alimentaires autres que celles de lâagriculture (par exemple la pĂȘche). Il y a eu aussi lâĂ©volution vers une agriculture plus performante grĂące Ă lâinnovation et le dĂ©veloppement technologiques, et la spĂ©cialisation. â Cartes ci-dessous : 1000 BC (Before Christ) = 1000 avant J.-C. â


1000 BC: La premiĂšre carte ci-dessus montre une large dĂ©forestation du Moyen-Orient (Iraq, Syrie-Liban et Palestine-Jordanie) en raison des hautes densitĂ©s de population, ainsi que de la faible proportion de riches terres agricoles. Leur diffĂ©renciation par rapport aux autres rĂ©gions est probablement due Ă leur longue histoire dâagriculture, Ă lâurbanisation et Ă la spĂ©cialisation du travail. Il en a sans doute Ă©tĂ© de mĂȘme pour lâĂgypte qui nâest pas comprise dans lâĂ©tude. La Belgique (trĂšs peuplĂ©e Ă lâĂ©poque) montre aussi un dĂ©boisement relatif, de mĂȘme que la Suisse et lâAutriche (70%) (mais lĂ , câest Ă cause dâune mauvaise prise en compte par le modĂšle de la transhumance dans les montagnes durant lâĂ©tĂ©). Par contre, tout le reste de lâEurope est couvert de forĂȘt, lâEurope de lâEst est la mieux prĂ©servĂ©e, de mĂȘme que lâAfrique du Nord. Par contre, la NorvĂšge et la SuĂšde, qui ont trĂšs peu de terres arables, montrent dĂ©jĂ un fort dĂ©boisement (comparativement avec le reste de lâEurope) pour alimenter leurs populations.
300 BC: 700 ans plus tard, le dĂ©boisement a beaucoup progressĂ©. Il sâest dâabord produit sous lâinfluence des civilisations de la GrĂšce antique (1000 BC Ă 300 BC), des PhĂ©niciens et des Carthaginois. Elles laissent ainsi leur marque sur le paysage. HomĂšre (dĂšs la fin du VIIIe s. av. J.-C.) le mentionnait dans ses Ă©crits. La GrĂšce, lâAlgĂ©rie, la Tunisie sont Ă 90% cultivĂ©es. Par contre, en Europe centrale et occidentale, il y a entre 10 et 60% de dĂ©forestation selon les rĂ©gions. Le Moyen-Orient maintient toujours de fortes densitĂ©s de population, tandis que lâEurope de lâEst, avec une faible densitĂ© humaine, demeure fortement boisĂ©e. Au Maroc, il y a davantage de terres arables et lâhabitat est dispersĂ©, il y a donc moins de pression sur les forĂȘts que dans les autres rĂ©gions dâAfrique du Nord. â Cartes ci-dessous : AD 350 (After Death) = 350 aprĂšs J.-C. â


AD 350: Vers 350 aprĂšs J.-C., lâeffondrement des empires classiques en GrĂšce et dans les rĂ©gions voisines se traduit par une moindre densitĂ© humaine et un reboisement relatif. La dĂ©forestation se dĂ©place Ă partir de lâItalie dans lâensemble du monde romain (300 BC Ă AD 200). Elle est mentionnĂ©e par LucrĂšce au 1er siĂšcle av. J.-C. La France, lâAllemagne, la Pologne montrent un lĂ©ger accroissement de la dĂ©forestation (jusquâĂ 90% dans certaines zones), tandis que la Russie nâen est quâaux prĂ©mices.
AD 1000: Vers 400 aprĂšs J.-C., la dĂ©forestation atteint son maximum en Europe (France, Allemagne, Pologne) juste avant la chute de lâempire romain. De 400 Ă 750 aprĂšs J.-C., guerre, Ă©pidĂ©mies, migrations de peuples venus de lâEst et dĂ©tĂ©rioration climatique engendrent la stagnation ou le dĂ©clin des populations europĂ©ennes. En AD 1000, la NorvĂšge et lâIslande peuvent entretenir de fortes populations grĂące Ă la pĂȘche. Il nây a pas de changement significatif pour les forĂȘts, sauf en GrĂšce, oĂč la couverture forestiĂšre se reconstitue progressivement.

AD 1500 : Du 11e au 13e siĂšcle, câest âlâAge des grands dĂ©frichementsâ. La conquĂȘte normande de lâAngleterre au 11e s. lâimpulse dans ce pays. Le dĂ©veloppement des sociĂ©tĂ©s fĂ©odales et lâamĂ©lioration climatique qui marque la fin des migrations se traduisent par un dĂ©clin graduel de la couverture forestiĂšre en Europe. Le dĂ©veloppement de lâempire bulgare se termine Ă la fin du 11e s. avec les migrations germaniques. La dĂ©forestation se produit continĂ»ment jusquâen 1350, date Ă laquelle la Peste noire tue 30 Ă 50 % de la population europĂ©enne en cinq ans (1347-1352), faisant environ vingt-cinq millions de victimes. Le dĂ©clin trĂšs important de la population dĂ» Ă lâĂ©pidĂ©mie se reflĂšte dans le large reboisement de beaucoup de rĂ©gions europĂ©ennes, qui est sensible jusque vers 1400. Vers 1450, la population retrouve son niveau antĂ©rieur Ă 1350 et le niveau de dĂ©forestation Ă©galement. A la Renaissance au 16e s., la Belgique et le Luxembourg dĂ©veloppent une population urbanisĂ©e sophistiquĂ©e grĂące aux manufactures et au commerce international. De mĂȘme, la Suisse et lâAutriche bĂ©nĂ©ficient de leur position alpine pour profiter du commerce international, tandis que les pays riverains de la MĂ©diterranĂ©e, comme la France et lâItalie, amĂ©liorent leur technologie agricole et plantent une variĂ©tĂ© de cultures qui se diffusent ensuite aux autres pays dâEurope. A contrario, les pays du Moyen-Orient voient leur population stagner ou baisser en raison de lâexploitation non durable du millĂ©naire prĂ©cĂ©dent.
AD 1850 : De 1500 Ă 1850 se poursuit le dĂ©frichement : la plus grande partie des terres utiles Ă lâagriculture et Ă lâĂ©levage est dĂ©boisĂ©e juste avant le tournant de la RĂ©volution industrielle. â En France, la dĂ©forestation initiĂ©e au Moyen Ăge afin dâĂ©tendre les terres agricoles finit par rĂ©duire la forĂȘt Ă 15 % de sa surface Ă la fin du XIXe siĂšcle. â Câest notamment durant cette pĂ©riode que lâEurope de lâEst, pour la premiĂšre fois de son histoire, se met Ă dĂ©fricher Ă grande vitesse (par ex. la Roumanie et la Bulgarie). En 1850, la Belgique et le Luxembourg, lâAngleterre et le pays de Galles, lâEcosse, lâIrlande, lâAutriche, les Pays-Bas, lâItalie, lâAllemagne, la France, la Suisse et la TchĂ©coslovaquie affichaient la plus grande densitĂ© dâhabitants au kmÂČ. Ces pays furent les premiers Ă dĂ©velopper une agriculture intensive basĂ©e sur de nouvelles cultures telle que la pomme de terre, et ils rĂ©alisĂšrent la RĂ©volution industrielle.
La dĂ©forestation en Europe durant les 6000 ans qui ont prĂ©cĂ©dĂ© la RĂ©volution industrielle a induit un changement environnemental, de lâhydrologie rĂ©gionale Ă un possible changement climatique global : elle a pu influencer le cycle global du carbone par des changements de lâalbedo, de la rugositĂ© de surface et de lâĂ©quilibre entre lâĂ©mission de transpiration et la recharge des nappes souterraines. Cette tendance globale Ă la dĂ©forestation sâest inversĂ©e seulement deux fois au cours de la pĂ©riode : vers 600 aprĂšs J.-C., lors de la transition entre la fin de lâAntiquitĂ© et le dĂ©but du Moyen-Age, et vers 1400 aprĂšs J.-C., peu aprĂšs la Peste noire. La plus grande dĂ©forestation en Europe eut lieu au XIVe siĂšcle. La diffĂ©rence de dĂ©forestation entre lâEurope occidentale et orientale sâexplique uniquement dans ce modĂšle par une diffĂ©rence de densitĂ© de population due Ă une diffĂ©rence de qualitĂ© des terres arables et pĂąturables.
AprĂšs 1850, la corrĂ©lation entre dĂ©mographie et couverture forestiĂšre est faussĂ©e par de nouveaux facteurs. Le commerce international, lâexploitation de colonies au-delĂ des mers, lâurbanisation et le dĂ©veloppement technologique, tous ces facteurs contribuent Ă lâentretien dâune population trĂšs dense, indĂ©pendamment de sa propre production agricole. On constata mĂȘme parfois un inversement de tendance, avec lâaugmentation de la couverture forestiĂšre malgrĂ© lâaugmentation de la population. Toutefois, la couverture forestiĂšre de lâEurope considĂ©rĂ©e dans sa globalitĂ© continue Ă se rĂ©duire jusquâau 20e siĂšcle.
Colonisation et dĂ©forestation aux Ătats-Unis dâAmĂ©rique
ParallĂšlement, voyons quelle a Ă©tĂ© la consĂ©quence de la colonisation europĂ©enne sur le territoire des Ătats-Unis. Puisque, avant lâĂšre industrielle, la dĂ©forestation de lâAncien Monde a Ă©tĂ© corrĂ©lĂ©e avec la dĂ©mographie, en a-t-il Ă©tĂ© de mĂȘme dans le Nouveau Monde  ?
Avant lâarrivĂ©e des EuropĂ©ens aux Ătats-Unis, prĂšs de la moitiĂ© de leur surface est couverte par une forĂȘt primaire. De 1592 Ă 1790 (en 2 siĂšcles), 590 000 EuropĂ©ens et 360 000 Africains immigrent sur le territoire pour se consacrer essentiellement Ă lâagriculture et lâĂ©levage. Ils fondent des familles et la population blanche quintuple pour atteindre en 1790, quinze ans aprĂšs la fondation des Ătats-Unis, 3,143 millions individus, tandis que la population noire double seulement pour atteindre un effectif de 757 000 individus. DĂ©jĂ , le gouvernement fĂ©dĂ©ral sâinquiĂšte des effets dâun dĂ©boisement anarchique dont les effets pĂšseraient sur les gĂ©nĂ©rations futures et commence Ă rĂ©server des forĂȘts, par exemple dans les Ătats cĂŽtiers (GĂ©orgie, Floride) pour la ressource en bois destinĂ©e Ă la marine.
De 1790 Ă 1850, la population est multipliĂ©e par six, passant Ă 23 millions, dont 2,5 millions dâimmigrants supplĂ©mentaires sur la pĂ©riode (en 60 ans). Pour mĂ©moire, la population amĂ©rindienne ne reprĂ©sente plus aux USA que 339 421 individus en 1860 (hors Alaska), câest la premiĂšre donnĂ©e dĂ©mographique disponible.
Au dĂ©but du XIXe siĂšcle, deux Français tĂ©moignent de la surexploitation des forĂȘts nord-amĂ©ricaines  :
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François AndrĂ© Michaux (1770-1855) dĂ©plore que, ni le gouvernement fĂ©dĂ©ral, ni celui de chaque Ătat, nâaient conservĂ© des zones boisĂ©es. Il en a rĂ©sultĂ© des effets dĂ©sastreux, notamment pour lâalimentation en bois de chauffe des villes et la fourniture de bois de construction (rarĂ©faction de la ressource et augmentation des coĂ»ts).
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Jacques-GĂ©rard Milbert (1776-1840) surenchĂ©rit  : « Mais il est un point oĂč dans chaque canton le dĂ©frichement doit sâarrĂȘter, si lâon ne veut, en peu dâannĂ©es, voir se succĂ©der Ă un pays verdoyant et fertile, une terre aride et dĂ©pouillĂ©e.â
En 1851, six ans Ă peine aprĂšs lâarrivĂ©e des Mormons dans la vallĂ©e du Grand Lac SalĂ©, les coupes forestiĂšres sont rĂ©glementĂ©es. Dans plusieurs Ătats, une campagne se dĂ©veloppe de 1861 Ă 1870 pour replanter des forĂȘtsâŠ
En 1872, le gouvernement amĂ©ricain prend une mesure trĂšs originale. Ayant constatĂ© lâaccĂ©lĂ©ration des dĂ©gradations qui se produisent dans le pays avec la RĂ©volution industrielle (chemins de fer, machines Ă vapeurâŠ) Ă lâĂ©gard des forĂȘts, des espaces naturels, de la faune et de la flore, il dĂ©cide de prĂ©server lâintĂ©gralitĂ© du site de Yellowstone en stoppant toute exploitation privĂ©e dans son enceinte et en interdisant toute incursion, hormis dans un cadre touristique sous contrĂŽle public. Ce sera le premier parc national. Cette initiative est prĂ©cĂ©dĂ©e en 1864 par le classement en parc rĂ©gional de la vallĂ©e de Yosemite en Californie, alors en pleine ruĂ©e vers lâor.
Le 10 Septembre 1875, soit un siĂšcle Ă peine aprĂšs la fondation des USA, lâAmerican Forestry Association est fondĂ©e Ă Chicago. Elle se donne pour objectifs âla protection des forĂȘts existantes dans le pays et la promotion de la propagation et de la plantation dâarbres utilesâ. Les rĂ©serves de forĂȘts servent non seulement Ă prĂ©server la ressource en bois, mais Ă©galement Ă protĂ©ger les bassins hydrographiques. En effet, le dĂ©boisement entraĂźne lâĂ©rosion des sols qui induit une baisse de qualitĂ© et de disponibilitĂ© de lâeau potable. Toutefois, exceptĂ© dans sa partie ouest, la forĂȘt des Ătats-Unis sera presque effacĂ©e de la carte et du paysage au dĂ©but du XXe siĂšcle.
Quelle en est la raison ? Câest que, jusquâaux annĂ©es 1950, lâĂ©levage augmente et il est mĂȘme pratiqué dans les forĂȘts restantes, provoquant lâĂ©rosion et des Ă©boulements dans les vallĂ©es. Les premiers moutons domestiques ont Ă©tĂ© introduits en Utah en 1847 par les pionniers mormons. Il y en a environ 2,7 millions en 1929. En 2017, il nâen reste plus que 270 000, soit dix fois moins. Câest lâensemble du pays qui prĂ©sente une tendance Ă la baisse de cet ordre de grandeur : le nombre de tĂȘtes culmine Ă 56 millions aux USA Ă la fin des annĂ©es 1940 pour chuter aujourdâhui Ă moins de 6 millions (pour la laine et la viande).A cela, il faut ajouter 2,64 millions chĂšvres, dont la moitiĂ© est Ă©levĂ©e au Texas et trĂšs peu en Utah (9000).Â
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En Utah, le cheptel bovin à son maximum ne reprĂ©senta pas plus de quelques centaines de milliers de tĂȘtes (320 000 en 1900 pour 276 000 humains), alors quâen 2017 on en compte 344 000 pour 3 millions dâhumains. Mais son exploitation gĂ©nĂ©ra une grosse spĂ©culation, surtout de la part dâinvestisseurs de lâest amĂ©ricain et de la Grande Bretagne. Les tensions entraĂźnĂšrent lâinsĂ©curitĂ©, des meurtres et le vol de bĂ©tail. Câest dans ce cadre que le malfaiteur Butch Cassidy Ă©cuma lâUtah et les Ătats voisins de 1880 Ă 1900. Le secteur dut aussi sâorganiser pour contrer les manoeuvres de gros propriĂ©taires qui cherchaient Ă sâapproprier les meilleurs pĂąturages et la ressource en eau. Mais les freins les plus importants Ă lâexpansion de cette Ă©conomie furent les conditions climatiques (hivers rigoureux, sĂ©cheresse) et les fluctuations du marchĂ©. Aujourdâhui, il y a 97 millions de tĂȘtes de bĂ©tail aux USA (pour 326 millions dâhumains), alors quâen 1972, Ă son maximum, on comptait 135 millions de tĂȘtes de bĂ©tail pour 210 millions dâhumains.
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Pour mĂ©moire, avant le dĂ©veloppement de la mĂ©canisation de lâagriculture, le nombre de chevaux et de mules culmina vers 1920 Ă 25 millions. A lâheure actuelle, une partie des chevaux est retournĂ©e Ă lâĂ©tat sauvage avec des hardes qui prospĂšrent au point que lâUtah procĂšde Ă la contraception, car les habitants rĂ©pugnent Ă maĂźtriser leur population par la chasse !

Pourquoi des parcs nationaux ?
La premiĂšre approche de lâidĂ©e de parc national a Ă©tĂ© formulĂ©e aux Ătats-Unis en 1832 par le peintre amĂ©ricain George Catlin (1796-1872). De retour dâun voyage dans lâOuest, il propose une politique de protection par le gouvernement dâun « parc contenant hommes et bĂȘtes dans toute la beautĂ© sauvage de leur nature ». Il est alors peu Ă©coutĂ©, ses portraits et scĂšnes de genre des tribus indiennes nâayant quâun succĂšs de courte durĂ©e. Toutefois, trente ans plus tard, le prĂ©sident Abraham Lincoln ratifie en 1864 la cession Ă lâĂtat de Californie de la vallĂ©e de Yosemite oĂč pousse une forĂȘt de sĂ©quoias gĂ©ants. Toute installation et colonisation y est dĂ©sormais interdite, la vallĂ©e devient un parc qui sera mis Ă la disposition du public pour sa rĂ©crĂ©ation, les revenus servant Ă la prĂ©servation, lâamĂ©lioration et la protection de ce site naturel.

En 1871, la premiĂšre expĂ©dition officielle gouvernementale dans la rĂ©gion de Yellowstone est dirigĂ©e par le gĂ©ologue Ferdinand V. Hayden. LâexpĂ©dition scientifique inclut dans son Ă©quipe lâartiste Thomas Moran et le photographe William Henry Jackson. Les photos, tableaux et dessins qui dĂ©peignent les beautĂ©s et lâoriginalitĂ© du site associĂ©s aux dĂ©couvertes scientifiques frappent encore plus lâimagination du CongrĂšs amĂ©ricain. En 1872, Yellowstone devient le premier parc national du monde. A la diffĂ©rence des simples rĂ©serves forestiĂšres, lâobjectif est dâen faire un lieu « exempt dâexploitation mercantile, vouĂ© Ă la satisfaction du peuple », selon les termes du prĂ©sident amĂ©ricain Ulysses Grant lors de la signature du dĂ©cret du 1er mars 1872 qui garantit sa protection.

Si lâon y rĂ©flĂ©chit bien, un parc naturel nâest donc quâune version moderne, un ultime avatar des mĂ©nageries royales ou princiĂšres oĂč des espĂšces exotiques Ă©taient maintenues en captivitĂ© pour le plaisir des visiteurs et la gloire de lâautoritĂ©. Les parcs zoologiques qui en avaient dĂ©coulĂ©, plus dĂ©mocratiques, coexistent encore, mais sous lâinfluence des sensibilitĂ©s Ă©cologiques, ils amĂ©liorent le cadre et agrandissent lâespace dĂ©volu aux animaux. Ils tendent ainsi Ă se rapprocher de lâenvironnement naturel qui caractĂ©rise les parcs. Les zoos se donnent aussi des objectifs trĂšs semblables Ă ceux des parcs : « le divertissement, la conservation des espĂšces, la pĂ©dagogie et la recherche scientifique ».
Il faudra plusieurs dizaines dâannĂ©es dâinvestissements trĂšs consĂ©quents pour que le public puisse profiter de ces espaces naturels protĂ©gĂ©s. En 1872, seulement 300 personnes parviennent Ă sa bordure et pendant des dĂ©cennies, le voyage Ă Yellowstone et aux autres parcs reculĂ©s restera long, difficile et onĂ©reux. LâaccĂšs aux automobiles privĂ©es â la vague du futur â sera seulement autorisĂ© Ă Yellowstone en 1915, mais peu de personnes en possĂšde Ă lâĂ©poque.

Avant la construction de routes bitumĂ©es et de ponts solides, un voyage Ă travers le parc offrait frayeurs et frustrations. On voyageait dans une diligence brinquebalante ou une auto Ă manivelle sur dâĂ©troites routes boueuses et sinueuses, des descentes abruptes et des passages de riviĂšres Ă guĂ© en lâabsence de pont. Quand il pleuvait, on se retrouvait embourbĂ© jusquâau moyeu et si le temps Ă©tait sec, la poussiĂšre sâinfiltrait dans les yeux et le nez et recouvrait le corps de la tĂȘte au pied.
Toutefois, en 1916, lâannĂ©e de la crĂ©ation du Service du parc national en tant quâagence fĂ©dĂ©rale, prĂšs de 36 000 visiteurs profitent du voyage Ă Yellowstone. AprĂšs la seconde guerre mondiale, de nouvelles routes sont construites dans le pays et les automobiles deviennent accessibles Ă beaucoup de familles. En 1948, trois ans aprĂšs la fin de la guerre, le nombre de visiteurs Ă Yellowstone monte en flĂšche Ă plus dâun million. Mais les structures dâaccueil sont en mauvais Ă©tat et trop succinctes pour recevoir ces foules croissantes. En 1955, le Service du parc national met en place un ambitieux plan fĂ©dĂ©ral de construction de routes, de ponts, de centres dâaccueil⊠A partir de 1966, le tourisme devient une industrie et le divertissement des peuples devient une grande source de profit et, ce faisant, lâactivitĂ© principale des parcs nationaux.










