Economie de l'île
Après
tout ce qu’il m’en a dit, je meurs d’envie de l’accompagner à l’arbre de
Noël pour voir la tête de tous ces gens qu’il côtoie et avec lesquels il
travaille. Jean-Louis est toujours au lit. Bernard monte dans la voiture
et je confie à Fabienne mon désir. Je crains de gêner et de déranger, et
surtout d’être la source de racontars si Bernard vient avec moi tandis que
Fabienne, son épouse, reste à la maison. Eh bien, il s’en moque ! C’est
lui le directeur et peu lui importe ce que diront les gens.
Je saute dans mes sandales et me précipite dans la voiture. Nous descendons au parc Exotica situé au Tampon, en sentant la chaleur qui augmente rapidement au fur et à mesure que nous nous approchons du niveau de la mer. En prime, nous avons droit à la visite préliminaire du jardin botanique à l’ornementation baroque, sur thème de Jurassic Park avec des sculptures naïves d’un bleu vif et criard, mais un bel arrangement de la végétation tropicale. Je suis enchantée. Nous nous promenons au milieu des familles d’ouvriers endimanchées, dans un climat bon enfant.
La
sortie donne sur un vaste espace couvert dont la moitié est occupée par
des tables du déjeuner à venir et l’autre des chaises en arcs de cercle
qui font face à l’arbre de Noël entouré de cadeaux enfouis dans les sacs
typiques en feuilles tressées. Un animateur cafre grimé de blanc, chapeau
noir et chemise rouge enserrée dans un gilet noir, essaie son micro et commence
à parler (en français) aux spectateurs qui arrivent lentement. Il doit faire
entre 35 et 40°C, nous restons dans l’entrée aérée d’un léger courant d’air
à écouter les chants de Noël. Heureusement qu’il n’est pas déguisé en père
Noël, je crois qu’il en mourrait. Bernard commente que le déguisement, pour
eux, est de se grimer en homme blanc.
En outre, ils n’ont jamais connu de Noël froid comme chez nous et s’ils ont acquis une religion chrétienne pour la plupart, ils n’ont pas repris toutes les traditions françaises. Le sapin au centre a dû être coupé dans les hauteurs plus fraîches de l’île, je souffre pour lui. Il est chargé de guirlandes, et il y a partout des baudruches colorées accrochées qui se balancent dans l’air lourd et moite. Il est difficile d’imaginer que c’est réellement Noël, cela fait davantage fête foraine, les flonflons remplacés par des chants de Noël. On s’évente, on va boire des boissons non alcoolisées, Bernard continue à serrer des mains (et je fais de même, parfois, toujours dans son sillage) et à parler à droite et à gauche, en s’inquiétant du programme et de l’heure de son intervention. Il ne compte pas y passer la journée.
Enfin,
les enfants sont appelés à aller se faire maquiller (je regrette de ne pas
avoir apporté mon appareil photo, j’avais peur d’engendrer de l’agressivité,
mais eux, j’aurais pu les photographier sans problème, je pense) et les
parents de toutes les couleurs, du plus pâle au plus foncé, sont réunis
sur les sièges à attendre patiemment que cela se passe. Il y a de superbes
jeunes filles et jeunes femmes noires, racées et élégantes, de grosses doudous
en vaste robe qui dépasse le genou, quelques grands-parents aux cheveux
gris ou blancs, et les hommes, qui ne sont pas au complet car l’usine fonctionne
encore, bien qu’au ralenti. Il doit y avoir ici moins de la moitié de l’effectif
de l’usine.
Bernard s’empare du micro et commence son discours. La sonorisation est mauvaise, je comprends à peine ce qu’il dit. De toute façon, cela n’a pas d’importance, personne ne l’écoute. Lorsqu’il a terminé, l’animateur est le seul à applaudir, les autres restent de glace (si on peut dire, avec cette chaleur) : quelle ambiance ! Je suis étonnée et scandalisée. Ils l’ignorent totalement, ni politesse, ni éducation, c’est le patron, l’ennemi. Il faut le moral pour parler dans ces conditions !

