Le cirque de Cilaos

Où vaut-il mieux habiter ? Est-ce bien raisonnable de vivre sur une île dont le volcan entre périodiquement en éruption ? En tout cas, pas sur la côte, qui risque de se faire balayer d’un jour à l’autre par un raz-de-marée balayant Boucan-Canot et autres stations balnéaires orgueilleuses. Certainement pas non plus près des ravines, dévastées périodiquement par les pluies engendrées par les cyclones. Alors où ? Ici même, à Cilaos, c’est parfait, dit-il.

Une nuit, tout le monde dormait, il pleuvait et il tonnait. Le volcan est entré en éruption, déversant sa lave brûlante à 40 kilomètres à l’heure. C’était en 1972. Il n’habitait pas encore ici. Il a fallu partir à toute vitesse, en laissant tout. Et les animaux ? Ils n’ont eu que le temps d’ouvrir la porte des étables, des porcheries et des poulaillers, impossible de les emmener en voiture, il fallait qu’ils se débrouillent seuls. Ils ont tout perdu, aucun n’est revenu, perdu, volé, brûlé vif. L’unique porc qu’ils possédaient avait déjà été vendu sur pied. Il était gros et gras, sur le point d’être enlevé par le boucher. Ils ne l’ont jamais revu (Bernard, mezzo voce : il ne faut jamais vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué !). Une semaine auparavant, les abeilles dans les ruches s’en étaient allées. Disparues, Dieu sait où. Les essaims entiers. Les ruches vides. Elles avaient su avant tout le monde. A l’abri sur une hauteur, il avait vu les maisons s’enflammer comme des torches, avant même l’arrivée de la lave. Tout le sol ardait. C’est un spectacle qui marque une vie durant. En le racontant, il le vivait encore. Il avait douze ans à l’époque.

Du bétail disparaissait régulièrement. On n’avait pas réussi à en trouver la raison. Le réservoir d’eau avait été endommagé et il fallut en reboucher les trous. Quelqu’un qui habitait non loin de là entendait des coups sourds. On le traita de fou. Comme il insistait, on demanda à des personnes dignes de confiance d’y passer la nuit. Ils entendirent également des coups sourds et répétés. Il fallut de nouveau creuser à l’endroit qu’on venait juste de réparer. Deux yeux rouges dans l’obscurité de la fosse les firent hurler de terreur. Ils allèrent chercher une « fourchette » (trident ou fourche) pour tuer la bête. Celle-ci ne fit qu’effleurer la peau. Ils durent prendre des outils plus contondants. Enfin, ils en vinrent à bout. C’était une anguille géante. Pour se nourrir, elle attirait au fond les bêtes avant de les dévorer.

Y a-t-il un lien entre l’ancien volcan (le piton des Neiges) et le nouveau (le piton de la Fournaise) ? Y aurait-il une sorte de rivière de feu entre les deux qui alimenterait le nouveau ? L’ancien serait-il encore en activité, mais avec une nouvelle sortie là-bas, de l’autre côté de l’île ? Certaines fumerolles suspectes le laisseraient supposer. En effet, avant une nouvelle éruption, des vapeurs s’élèvent par endroit, aux alentours de l’ancienne cheminée, mais pas régulièrement, et pas à chaque fois, alors, il est difficile de s’en servir comme moyen de prévision.

Lorsqu’il constate des choses inhabituelles, il prévient les autorités, et un spécialiste vulcanologue vient examiner les faits. Il a discuté plusieurs fois avec lui. Ses informations viennent de source sûre et avertie. (Bernard dira plus tard que ce sont des balivernes et pures inventions d’un esprit naïf).

« L’usage des explosifs est à prohiber sur l’île ! Vous avez vu, en venant, les fissures sur les parois qui longent la route ? Eh bien, c’est parce qu’on a utilisé des explosifs qui ont ébranlé toute la montagne. Maintenant, elle s’éboule et s’effrite en permanence, risquant à tout moment d’emporter des tronçons entiers avec elle. Je vous assure qu’il vaut mieux utiliser des moyens d’excavation moins perturbateurs. Et tous ces chemins que l’on fait pour les touristes ! Vous savez, celui qui mène à … , il a fallu le refaire trois fois, sans arrêt il s’effondre, et cela coûte beaucoup plus d’argent au bout du compte. Notre île est fragile ! Il faut en prendre soin ! »

Notre retour s’effectue au milieu de véritables trombes d'eau qui nous tombent dessus par intermittence. Notre voiture de location a une faible ventilation et le pare-brise couvert de buée nous permet à peine d'éviter au dernier moment les roches détachées des falaises (parfois très grosses). Je repense aux histoires de notre hôte et je crains qu’une plus grosse tombe sur le toit de la voiture et nous écrase. Les flaques profondes risquent de noyer le moteur, et les fossés des bas-côtés invisibles sous l'eau boueuse débordent sur la route. J'avais vu un panneau près de chez Bernard et Fabienne qui m'avait intriguée : "radier submersible". Nous en avons compris l'utilité cet après-midi-là : l'eau dévalait tellement qu'elle transformait certains tronçons de route en véritables torrents : impressionnant ! Nous avons un avant-goût de la période des cyclones.

Trempés pour trempés, Cédric et Céline sont allés se baigner dans la piscine dont le niveau avait beaucoup monté, sous la douche tiède qui tombait du ciel.

4/4