La plage de Grande-Anse

Nous prenons la route des 400. Appels de phares désespérés à Bernard, dans la voiture qui nous précède : nous avons crevé, et bien crevé : j’ai l’impression que cela fait plusieurs minutes que nous roulons sur la jante. La route est tellement mauvaise que Jean-Louis n’a pas fait la différence avec le passage sur les multiples nids de poule et la route déformée et irrégulière. Lui qui avait assuré au loueur que ce n’était pas la peine de lui montrer où était la roue de secours, et qu’assurément il n’y toucherait jamais lui-même, se retrouve sur le bas côté, dans la boue et la poussière, à essayer de comprendre comment marche le cric, avec l’aide de Nico et de Bernard !

Nous sommes repartis. J’adore toutes ces appellations locales, les noms de rues, les noms de villes, les noms de lieux en général, ils sont très imagés, et j’ai l’impression que la plupart cache une histoire. Aujourd’hui, la route est plus dégagée et nous atteignons sans encombre un parking en terre battue au pied d’une petite butte boisée de filaos (conifères aux aiguilles fines, douces, longues et tombantes, qui, en chutant sur le sol, forment un tapis souple qui amortit les sons). Nous montons voir le point de vue sur la côte découpée et sauvage où la mer vient cogner violemment en contrebas les roches volcaniques noires, brunes ou rougeâtres. Fabienne nous dit que, si nous avons un peu de chance, nous pourrions apercevoir dans les arbres des « endormis » (sorte de petits caméléons) et aussitôt, nous voilà tous le nez en l’air, à guetter toute protubérance suspecte sur les branches de filaos. Nous marchons jusqu’au bout du promontoire, et retournons tout transpirants aux voitures pour gagner la plage toute proche.

Les Réunionnais se la sont appropriés pour un soir : les abords herbeux et boisés sont couverts de toiles de tente où ils s’apprêtent à passer le réveillon en faisant des grillades. Des familles entières sont en train de faire les derniers préparatifs, tendant les cordes, garnissant un petit palmier de guirlandes, testant les pétards sur le sable plus loin. Les personnes âgées ont leur siège, certains sont étendus sur des matelas, d’autres simplement assis sur des serviettes de plage. Un groupe a cerné son territoire de ruban de chantier rouge et blanc. Un homme torse nu, grimpé sur les épaules d’un autre, fixe une corde à un cocotier.

Fabienne a amené toute une kyrielle de jeux, pétanque, volant et raquettes légères, ballon, masques et tubas. Je suis la première à enfiler le maillot pour aller à la découverte des fonds marins dans le petit bassin cerné de roches car ici, il n’y a pas de barrière de corail et la crainte du requin est omniprésente. Je nage au milieu des petits enfants dans des eaux tièdes, peu profondes mais poissonneuses et remplies d’oursins aux piquants acérés. Il y a les petits, bruns ou violets, qui ressemblent à ceux du Port Vieux de mon enfance, à Biarritz, et puis des grands aux aiguilles irrégulières et moins nombreuses, qui agitent les plus longues en quête de nourriture. Je m’amuse à les effleurer et les aiguilles bougent plus vite. C’est un lieu de baignade où il est vraiment indispensable d’avoir un masque : impossible de poser le pied au hasard. De temps en temps, un enfant hurle. Il a dû se faire piquer probablement. Je prête mon équipement à Cédric qui tombe sous le charme de ces fonds marins vivants et multicolores. J’ai fait un premier adepte. J’en profite pour aller faire quelques photos de ces préparatifs de Noël incongrus. 
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