L'usine sucrière du Gol
Nous
avons remarqué les champs de canne à sucre qui ont pris le relais des buissons
épineuxle long de la route côtière. L’usine du
Gol est bien indiquée, de même que la centrale thermique de même nom qui
la jouxte. Le bâtiment entouré de grillage paraît vieux et dégradé, nous
franchissons le portail gardé en croisant un énorme camion. Une pancarte
affichant « cachalots » nous intrigue : nous apprendrons
peu après qu’il s’agit de l’appellation des camions spécialisés qui servent
au transport de la canne depuis les centres de réception répartis tout autour
de l’île.
Nous
errons entre les bâtiments de l’usine à la recherche des bureaux de Bernard :
le gardien nous a dit d’aller « tout au fond » et nous nous garons
devant une annexe de l’usine à la peinture lépreuse et la rambarde toute
rouillée d’où une voix joyeuse nous parvient de l’étage. Nous l’avons trouvé !
Il nous fait monter et nous visitons ses bureaux à la température fraîche
repeints à neuf, nets et sobres qui font face à un arbre dont toutes les
branches supportent les nids suspendus d’oiseaux gazouilleurs venus d’Afrique
qui craignent encore génétiquement la venue improbable de serpents mangeurs
d’oeufs et d’oisillons.
Puis
nous suivons le guide à travers l’usine. Nous remontons d’abord vers le
portail d’entrée où il nous montre le lieu de dépôt des cannes qui ont été
préalablement pesées (avec le camion qui les contient) sur une balance spéciale
et testées par des seringues géantes qui plongent par le haut du camion
et analysent automatiquement la teneur en sucre (c’est là que travaille
l’une des seules ouvrières de l’usine, majoritairement peuplée d’hommes).
C’est la base de paiement des producteurs de canne, qui sont payés au poids
de sucre théorique extrait de leur canne. Inutile de dire que c’est un organisme
indépendant qui effectue ces contrôles.
Nous voyons les énormes portiques
dont les grosses mâchoires gisent à terre, inutiles aujourd’hui car la saison
s’est terminée la veille et l’usine est entrée en période de réglage et
entretien pour les 6 mois à venir. Nous ne verrons donc pas l’intense fourmillement
de l’usine en activité, où les camions se succèdent sans arrêt, déchargeant
la canne qui est immédiatement broyée dans d’énormes entonnoirs munis de
lames géantes et amenée sur des tapis roulants dans l’intérieur de l’usine.
Celle-ci travaille à « flux tendu », ce qui signifie que le sucre
doit être immédiatement extrait de la canne fraîchement coupée car les insectes,
bactéries et autres amateurs de sucre se mettent aussi tout de suite à l’ouvrage,
en compétition avec les humains. C’est
le secteur le plus nauséabond, la « bagasse » (ce qui reste de
la canne, une fois extrait le sucre) ayant une odeur de putréfaction. Bernard
nous montre les ruses de certains producteurs qui n’hésitent pas à laisser
(ou introduire) dans leur camion des roches parfois énormes, ainsi que des
ferrailles en tout genre. Une zone de stockage est réservée aux résidus
divers, terre et restes végétaux, qui sont restitués aux frais de l’usine
aux producteurs pour l’épandage des champs. L’intérêt est double :
l’usine ne saurait que faire de ces résidus qui ont un tonnage pas du tout
négligeable, et l’île est fragile, sa surface exploitable réduite et très
sujette à l’érosion.
Nous parcourons des kilomètres
dans l’usine, montant et descendant les escaliers de fer, passant d’une
partie ancienne ceinte de murs énormes et lépreux à un agrandissement plus
récent aux minces murs de briques de béton. Bernard signale au passage que
les vieux murs, malgré leur aspect dégradé, sont bien plus aptes à résister
aux tremblements de terre que les nouveaux. Les oiseaux profitent du calme
revenu (les machines en marche sont très bruyantes) pour s’approprier les
lieux. Nous voyons également un gros insecte se faufiler dans les interstices
d’un couvercle de bois. Nous
suivons le circuit de la canne, d’abord broyée par d’énormes marteaux actionnés
par un moteur révolutionnaire et très performant, puis envoyée dans diverses
cuves qui en extraient suivant des systèmes différents tout le sucre qu’elle
contient, que Bernard nous fait goûter à plusieurs stades de cristallisation,
encore tiède et humant bon le caramel. Plus nous avançons, meilleure est
l’odeur, une fois la bagasse totalement éliminée et envoyée dans l’usine
d’électricité thermique voisine qui travaille en collaboration avec l’usine
sucrière. J’attends que Bernard m’envoie sa documentation pour noter ici
le cycle de fabrication.
La visite est passionnante, mais les enfants fatiguent : nous sommes partis la veille au soir, avons effectué un voyage de : 1 heure à Biarritz-Parme pour l’enregistrement des bagages, 1 heure 20 de trajet jusqu’à Paris, 1 heure de transfert dans Paris-Orly, 11 heures de vol jusqu’à l’aéroport de Saint Denis à La Réunion et enfin l’ultime attente pour avoir une voiture et le dernier trajet jusqu’à l’usine que nous avons atteinte en fin d’après-midi.

