Skye
Le Ben Nevis
Je
serais bien passée par le ferry, mais j'ai craint que l'attente ne
soit longue et que nous soyons tenus à un horaire précis.
En outre, longer les côtes très découpées de
l'Ecosse allonge considérablement la durée du trajet. J'ai
donc opté pour le moins romantique pont à péage. Les
routes écossaises sont hyper-étroites et la conduite très
malaisée. Les roues de droite écrasent bruyamment les clous
déflecteurs placés entre les tirets de la ligne centrale discontinue
et les roues de gauche mordent fréquemment le talus inégal
du bas-côté. Quand nous croisons une voiture, et plus spécialement
un bus ou un poids lourd, c'est l'horreur. Les Ecossais roulent très
vite, occupent plus que leur espace imparti et considèrent que c'est
à celui qui arrive en face de s'écarter : un jeu de roulette
russe permanent ! Dans ces conditions, nous allons forcément très
prudemment.
La
route passe par Fort William, petit village qui n'a d'intérêt
que parce qu'il est situé au pied du point culminant de la Grande
Bretagne, le Ben Nevis (Ben, ceux sont les montagnes, et Glen, les rivières,
donc celle qui coule au pied s'appelle le Glen Nevis, cqfd !). Nous évitons
la foule, trouvons le point de départ de la randonnée, achetons
un pique nique au camping voisin, endossons nos sacs, et hop ! c'est parti,
nous allons à l'assaut du pic. Enfin, c'est un pic écossais,
donc il doit être aussi arrondi et débonnaire que tous les
monts granitiques que nous avons croisés jusqu'à présent,
du moins je le suppose, car le sommet est totalement enfoui dans les nuages.
Etant donnée sa célébrité, des panneaux avertissent
les promeneurs peu habitués à la marche en montagne : "Attention,
il peut neiger et faire très froid à n'importe quel moment
de l'année, la température peut baisser au sommet en dessous
de zéro degrés, il faut prévoir de quoi se couvrir,
de bonnes chaussures, de l'eau et de la nourriture". Malgré
toutes ces précautions, huit personnes décèdent chaque
année sur le Ben Nevis.
Je
n'ai jamais vu un sentier de montagne aussi aménagé, on dirait
une autoroute ! Pas étonnant que des gens y aillent en sandales et
tee-shirts ! Cela me fait penser au Fujiyama tel que je l'imagine, avec
les foules qui en font l'ascension avec dévotion. En montant, je
croise un couple belgo-hollandais, une fille handicapée qui monte
avec sa mère (elle a des problèmes de locomotion et enjambe
difficilement les grosses pierres), une autre qui est aveugle, à
ce qu'il semble, et descend, cramponnée au veston de son père.
Nous longeons d'abord le glen Nevis entouré d'un bosquet d'arbres
feuillus et dont les eaux couleur rouille ou caramel, qui moussent dans
les remous, doivent leur aspect particulier à la tourbe omniprésente.
On
dirait que le lit de la rivière est rouillé, bizarre, bizarre...
La suite du trajet n'est pas très dépaysante, le Ben Nevis
pourrait être une montagne basque, mêmes herbes, mêmes
fleurs, même ciel, il n'y a que les moutons qui diffèrent,
plus petits, plus laineux et plus blancs à la tête souvent
noire : de vrais animaux en peluche. Les passe-barrières sont aménagés
de telle façon que même une femme en robe longue pourrait les
enjamber sans problème.
Nous
déjeunons au col, avant le dernier raidillon qui se perd dans les
nuages et n'offre pas grand intérêt, sinon sportif. De toute
façon, nous n'avons pas le temps. Il nous reste de la route à
faire jusqu'à l'île de Skye. Un lac brun, comme le lac de Lhurs
dans les Pyrénées, reflète le paysage fait de tourbières,
mousse, herbe, bruyère et fougère intimement mêlées
à l'eau. Nous avançons avec précaution jusqu'à
des rochers qui affleurent et nous offrent un espace à peu près
sec pour nous asseoir. Il fait froid. Il y a du vent. Les nuages filent
et le soleil filtre en balayant de son pinceau lumineux la verdure qui resplendit.
C'est beau. Nous sommes à l'écart des foules qui continuent
à monter ou descendre. La paix nous envahit.


