Tongue
Durness
Après
Ullapool, ses phoques et ses chanteurs, ceux sont les étendues désertes
du grand nord écossais : montagnes, tourbières, lacs et fjords
se succèdent, tandis que même les moutons se font rares. Le
temps s'est amélioré et, lorsque nous apercevons depuis le
haut des falaises de superbes criques de sable blond, il nous tarde d'y
fouler le sable vierge. Nous achetons un en-cas à Durness,
où
un rassemblement de personnes sur la falaise et le bruit de flons-flons
indiquent une fête. Un avion de chasse vient faire des loopings bruyamment
au-dessus de nos têtes. Puis nous prenons la photo du cairn où
figurent la latitude et la longitude du lieu, descendons au pied d'une cascade
qui
a creusé une immense grotte qui débouche sur la mer et dont
le nom est issu du viking (Smoo Cave : endroit où l'on peut se cacher)
et nous garons la voiture sur l'herbe rase qui pousse sur un sol enfin dur
et mangeons en guettant (pour de bon) le souffle des baleines à la
jumelle tandis que plongent les oiseaux autour des îles proches. Les
enfants s'amusent sur une dune, toboggan improvisé,puis plongent
par défi dans les eaux glacés après un concours de
piquet sur le sable humide. Un ruisseau s'écoule, les eaux rougies
par la tourbe de l'intérieur des terres, et se perd dans les vagues
qui conservent la pureté de leur écume blanche.
Kyle of Tongue
C'est
un fjord sans falaise, très profondément enfoncé dans
les terres. A marée basse, des myriades d'oiseaux de mer picorent
la vase. Nous faisons halte sur le pont qui joint les deux rives (chose
rare, d'ordinaire les routes écossaises contournent lochs et firths)
et effarouchons un groupe de sternes qui s'envolent et tournoient au-dessus
de nos têtes en criaillant. Elles sont trop rapides pour impressionner
la pellicule et nous nous contentons de les observer et d'admirer le paysage.
Les
explications paraissent toujours obscures en lisant la brochure, mais nous
arrivons sans encombre à notre nouveau B & B. Deux chevaux nous
accueillent sur le sentier qui y mène, puis une grande chèvre
blanche que nous nous gardons bien de laisser entrer dans le jardin impeccable
dont le propriétaire est en train de tondre le gazon. Mince, il y
a des midgies ! Le temps de débarquer les bagages et nous nous faisons
dévorer le visage, sales bêtes. Le vent s'est calmé,
c'est pour cela qu'ils peuvent nous importuner. Si l'on excepte ces détestables
insectes, tout est parfait ici. La maison et le jardin sont très
jolis, l'intérieur aménagé de façon moderne
et confortable (enfin des murs blancs) avec des plantes d'intérieur
(et même des boutures, qui font des racines dans un grand pot transparent
rempli d'eau).
Lorsque
Cédric se douche, l'eau s'éteint toute seule, impossible de
la rallumer pendant un bon moment. Bien que nous soyons dans un pays producteur
de pétrole et de gaz, ici, nous sommes éloignés de
tout, et j'ai repéré à gauche du portail une grande
cuve qui doit contenir le fuel pour le chauffage et l'eau chaude. La douche
est équipée sans doute d'un minuteur pour économiser
l'eau chaude. Notre hôtesse (la première à émettre
quelques mots de français) se lance dans de grandes explications
pour nous indiquer où dîner.
Nous
rejoignons le kyle of Tongue par l'autre extrémité, en passant
devant deux hardes de cerfs de part et d'autre de la route, apparemment
parqués chacune dans un vaste espace, mi-prairie, mi-bosquet. Nous
utilisons des ruses de Sioux pour les approcher, mais leurs oreilles sont
dressées depuis longtemps dans notre direction. Les cerfs à
la lourde ramure sont les premiers à s'enfuir. Les biches tardent
un peu, mais restent méfiantes, toutes les têtes tournées
dans notre direction. Nous reprenons la voiture et nous arrêtons de
nouveau derrière le petit bois, que nous traversons en nous cachant
derrière chaque arbre (et en prenant garde à ne pas mettre
le pied dans les fondrières remplies d'eau). Les enfants adorent
et se prennent au jeu ; ils attrapent leur père quand celui-ci se
dresse pour photographier les deux grands mâles qui s'enfuient aussitôt.
Il
n'y a qu'un seul endroit pour manger ici, c'est un hôtel restaurant
près de la mer, à l'embouchure du Kyle of Tongue aux alentours
peu pittoresques (un parking et un dépôt de véhicules
usagés) : c'est dommage, dans un endroit pareil. Des Français
de Toulouse qui habitent en Angleterre sont assis à la table voisine.
En plus des midgies, il y a une deuxième entorse à ce paradis
terrestre : le coq de la basse-cour chante à partir de 5 h du matin,
puis ceux sont les poules qui caquètent à qui mieux mieux.
Heureusement que notre hôte a la bonne idée de nous mettre
un fond de musique gaélique pour le petit déjeuner ! La veille
au soir, comme à l'ordinaire, nous avons eu à choisir ce que
nous prendrions le lendemain. Cette fois, outre le breakfast anglais composé
de jus d'orange, toasts grillés avec beurre (au lieu de la margarine
habituelle) et confiture, bacon, jambon et oeuf sur le plat (recouvert d'une
pellicule de blanc et un peu trop cuit), on nous propose un petit déjeuner
écossais : hareng fumé grillé à la poêle
ou haddock accompagné de riz au curry. Cédric et moi nous
jetons à l'eau : pourquoi pas du poisson au réveil ? Depuis
plusieurs jours que nous petit-déjeunons britannique, nous avons
pris l'habitude de manger salé au petit matin mais là, c'est
vraiment le comble. Je vais avoir soif toute la journée... mais c'était
bon, et original !


