Ullapool

Dunvegan

Je bavarde avec l'hôtesse de l'île de Skye le lendemain matin et nous finissons grandes copines. Nous voulons visiter le château du clan Mac Leod et voir celui où ont été tournées des scènes de la série télévisée. Nous devrons poursuivre le long de la route côtière jusqu'à Dunvegan, ce qui nous fait faire quasiment tout le tour de l'île. J'espère aussi apercevoir des oiseaux nichés dans les falaises... et peut-être le souffle des baleines au large. Malheureusement, le temps a tourné : il a plu dans la nuit et les nuages descendent presque jusqu'au sol au petit matin. Vue double zéro. Nous devinons pourtant que le paysage doit être superbe, avec des reliefs très contrastés, des montagnes tourmentées, des falaises vertigineuses, quel dommage ! Il faudrait y rester au moins 2 ou 3 jours (avec un meilleur temps) pour y faire de grandes randonnées solitaires. Nous ne nous promenons faute de mieux qu'une petite demi-heure dans le bois près du parking du château (qui ne nous inspire pas, il fait traquenard à touristes, il y a trop de bus) et nous reprenons la route.

Le temps ne commence à se découvrir et le brouillard à se lever qu'après avoir parcouru des miles dans les montagnes vers Ullapool. Il ne fait pas très chaud mais les couleurs sont magnifiques, particulièrement celles des innombrables étendues d'eau douce ou salée qui enchanteront nos yeux durant tout le voyage.

Ullapool

A Ullapool, le B & B est plus commun, surtout comparé à celui de Skye, mais l'accueil toujours plaisant. C'est une mère de 4 filles, dont les 3 dernières sont encore très jeunes, toutes blondes et très curieuses de nos faits et gestes. Nous allons en ville à pied, avec des tickets mis à notre disposition dans notre logement, qui nous assureront peut-être une réduction dans le restaurant à spécialités de poissons situé au centre. Evidemment, il est bondé et il nous faut de nouveau aller mendier jusqu'au bout du port pour trouver des tables, et encore, parce que j'ai eu l'idée de dire que nous pourrions nous séparer en 3+2, parce que 5 personnes d'un coup paraissaient les impressionner.

Une fois de plus, nous n'avons pas pensé à réserver dès notre arrivée, au contraire, nous nous sommes précipités sur une placette pour voir un spectacle de cornemuse, très typique, car nous avions aperçu les musiciens répéter dans une salle commune près de notre logis. Après quoi, nous avons marché sur le petit port, très propre, observant les oiseaux de mer près des bateaux de pêche quand, tout à coup, Cédric a vu un museau pointer hors de l'eau : c'était un phoque ! Nous sommes accourus pour le prendre en photo mais il restait longtemps en apnée sous l'eau et réapparaissait de façon imprévisible loin de l'endroit où il avait plongé. Difficile dans ces conditions de le photographier.

D'autres gens se penchent sur l'autre bord du quai. Cédric s'exclame à nouveau : "Il a attrapé un oiseau !" Phoques et oiseaux de mer sont concurrents et se disputent les mêmes proies et débris de poissons rejetés par les pêcheurs lors du débarquement de leurs prises. Nous courons le rejoindre : il y en a deux ! Cette fois-ci, c'est bon, le lieu doit être propice car ils ne s'éloignent pas et émergent pour mieux se saisir du poisson en l'enfonçant dans la gueule à l'aide des nageoires antérieures griffues : on dirait d'énormes loutres ou ratons-laveurs.

Enfin, nous allons dîner. C'est (me dira notre logeuse le lendemain matin) le plus ancien restaurant du village (qui n'a que 210 ans), fondé à l'époque du boom de la pêche à la morue. Il est coquettement aménagé avec une particularité cependant : il n'a pas la licence de la vente d'alcools. La serveuse nous envoie chercher nous-mêmes nos bières au bar situé à une vingtaine de mètres de là. Dans la première salle, des musiciens chantent en s'accompagnant d'instruments. Nous pénétrons dans la salle du bar où la serveuse, très habituée, nous donne (moyennant paiement) sans broncher nos verres "à emporter" qui lui seront rendus le lendemain par le restaurateur, comme d'habitude ! Et nous voilà sur le trottoir, nos verres à la main, retournant au restaurant suivis du regard par les promeneurs et les clients plus sobres. D'autres clients feront de même un peu plus tard, ramenant d'imposants verres emplis de bière brune.

Après manger, nous retournons au bar car je tiens absolument à écouter la musique celtique qui en émane toujours. Nous demeurons tous les cinq dans le couloir d'entrée, l'oreille collée à la petite fenêtre intérieure qui donne sur la salle des musiciens. Ils sont de tous âges, réunis en ce lieu par leur amour commun de la musique et chacun a apporté un ou plusieurs instruments dont ils jouent indifféremment : percussions, guitares, violons, flûtes et "balalaïka" celtique. Les thèmes sont variés, airs entraînants invitant à la danse et faisant se trémousser les auditeurs et musiciens en cadence, balades écossaises, chansons anglaises plus modernes, et même des cantiques. L'un après l'autre, chacun entame un air de son cru auquel les autres se joignent progressivement ou aussitôt, improvisant des variations sur le thème. Dans le silence d'une pause s'élève une voix pure. Une femme d'âge moyen, adossée contre le mur du fond les yeux fermés, chante a capella un air gaélique. Le brouhaha s'estompe dans la salle voisine et les buveurs dressent l'oreille, en connaisseurs, pour écouter la mélodie qui descend en un murmure pour remonter ensuite, portant loin les accents de cette langue préhistorique. Nous sommes sous le charme. A la fin, les applaudissements tardent à fuser, pour ne pas rompre le mystère des origines soudain dévoilé.

Quelques plaisanteries sont échangées, et le rythme reprend de plus belle. Une nouvelle pause : cette fois, c'est un homme qui entame un cantique, repris à plusieurs voix lors du refrain, chorale chrétienne au beau milieu d'un pub ! Il ne faut pas oublier que pour les Ecossais, être catholique pratiquant c'est protester contre l'invasion anglaise et presbytérienne, il y a quantités d'églises dont nombre d'entre elles ont été détruites ou désacralisées (transformées en tribunal, château, lieu de festival, etc.). Les clans ont été supprimés, mais les groupes folkloriques maintiennent la tradition du port du kilt et du tartan, jeunes et vieux mêlés pour faire vivre les musiques anciennes. Au mois d'août, chaque année, des jeux écossais ont lieu dans tous les villages, où s'exercent les sports d'antan (un peu similaires aux basques, je crois).

Nous veillons tard et, encouragée par une vieille dame qui scande la musique de sa canne et me fait moult signes, je pénètre dans l'enceinte des musiciens et viens m'asseoir au milieu d'eux pour mieux m'insérer dans cette ambiance musicale, attirée comme par un aimant. Je crois qu'il ne me faudrait pas longtemps pour apprendre les mélodies, déjà, je me prends à fredonner en sourdine. Quand un groupe de musiciens se lève pour partir, je crois le concert terminé et j'ai pitié de J-L et des enfants, toujours debout à la fenêtre maintenant ouverte, contente qu'ils aient partagé ce moment exceptionnel avec moi et qu'ils aient su l'apprécier. Lorsque nous débouchons sur la rue, la musique reprend et, n'eût été la fatigue des enfants ... et de J-L, j'y serais bien retournée.

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